CHAPITRE V
•Sommaire : Li rue du Cherche-Midi. — La retraite d'Espagne. — Rôle du général Hugo. — Défense de ThionvlUe. — L'invasion. — Retour des Bourbons. — Un roi au lieu d'un empereur. — Libres études. — Royalisme de M""" Hugo. — Dissentiments domestiques. — La pension Cordier. — Deux écoliers tyrans. — Léon Gatayes et le prince des chiens. — Un mathomalicien romantique. — Essais poétiques. — Représentations théâtrales. — Les bêtises que Victor Hugo faisait avant sa naissance.
ALiiEUREUSEMENT ce seconcl séjouv aux Feuillantines (levait être de courte durée.
La dernière saison qu'on y passa fut joyeuse. M™' Hugo avait offert l'hospitalité à la femme du général Lucotte, qu'elle avait connue en Espagne et qui, elle aussi, avait dû s'enfuir avec ses enfants. Ceux-ci devinrent les compagnons inséparables des fils de la maison, et les dernières parties faites dans le jardin ne furent pas les moins bruyantes.
La ville de Paris ayant eu besoin de la maison des Feuillantines pour prolonger la rue d'Clm, on alla demeurer, le 31 décembre 1813, rue du Cherche-Midi, presque en face de l'hôtel des conseils de guerre où logeait T\L Foucher. La nouvelle habitation était un ancien hôtel Louis XV. M'"" Hugo, ■suivant son habitude, s'installa au rez-de-chaussée donnant sur un jardin, hélas ! bien moins beau et moins grand que l'autre, et, le rez-de-chaussée luimême étant trop petit, les enfants couchèrent au second étage.
Les jeux recommencèrent de plus belle. A la jeune bande se joignirent Wictor Foucher et d'autres camarades. 11 se fit rue du Cherche-Midi un de cc3
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tapages qui sont l'effroi des mères elles-mêmes. On grimpait sur le toit, on jouait au soldat ; les malles formaient des barricades prises d'assaut, non sans horions.
L'aîné des fils Hugo vint grossir cette troupe endiablée, car le général Hugo n'élait point resté longtemps en Espagne après le départ de sa femme, et Abel, après avoir servi d'aide de camp à son père, après avoir pris part à ses côtés aux batailles de Salamanque et de Vittoria, c'est-à-dire à la dernière victoire et à la suprême défaite, Abel, lieutenant de quinze ans, s'était trouvé, par la force des choses, mis en disponibilité.
H avait assisté à une lutte terrible dans laquelle la France ne pouvait invoquer le droit. Pour résister à un conquérant ivre de ses victoires, devenu fou d'orgueil, versant à flot le sang de ses sujets dans le but d'asservir les nations d'Europe et de grandir sa renommée, pour combattre celui qui voulait alors que la force primât le droit, le peuple espagnol fit des efforts héroïques et sublimes gnàce auxquels il conserva son indépendance. Les femmes et les enfants saisirent une arme. Derrière chaque buisson un coup de fusil partait qui tuait à bout portant un envahisseur. Pas un défilé qui ne cachât une embûche, pas un rocher qui ne fût défendu par un patriote.
Grand exemple qui, hélas ! ne fut pas toujours imité par les peuples menacés d'invasion. Admirable défense du sol dont la glorification n'enlève rien à l'héroïsme de nos soldats du premier empire, contraints d'obéir à leur chef souverain.
Le général Hugo eut à conduire la retraite, retraite terrible. Les soldais placés sous ses ordres avaient à protéger environ vingt mille Français s'enfuyant de Madrid avec leurs bagages, émigrants épouvantés que l'ennemi assassinait sans piiié quand il en trouvait l'occasion. La dyssenterie et l'empoisonnement décimèrent les fuyards.
Le général, qui prit lui-même le fusil et renipht comme il fallait son devoir, ramena son fils à Paris, quand les infortunés confiés à sa garde furent en sûreté. Après quoi il reçut l'ordre d'aller prench-e le commandement de Thionville, sur le point d'élre assiégée.
n défendit vaiilanmient cette forteresse, une des dernières sur lesquelles flotta le drapeau tricolore; la citadelle fut rendue, non pas à l'ennemi, mais aux Bourbons, c'est-à-dire aux alliés, et le général français, pour s'être défendu contre les Hessois, fut accusé de trahison envers ceux qui s'intitulaient, connue ils s'intitulent encore, les souverains légitimes de la France.
Tandis que s'achevaient ces luttes suprêmes, les enfants continuaient de jouer et de travailler. Ils apprenaient tout librement, comme le voulait leur mère qui avait abonné Victor à un cabinet de lecture. Là, l'onfant dévora ce qui lui tomba sous la main, romans, ouvrages scientifiques et même, à ce qu'il parait, les Contemporaines de Rétif de la Cretonne.
L'invasion vint, ramenant dans ses fourgons nos monarques de droit divin.
i8 VICTOR HUGO ET SON TEMPS.
Alors la fièvre polilique gagna jusqu'aux enfants, et ceux de la rue du Cherche- Midi laissèrent les cartes à jouer pour les cartes géographiques.
Le désir de se rendre compte des mouvements des troupes alliées fut cause que Victor Hugo, ayant à sa disposition la remarquable colleclion de plans du général Lucotte, apprit très bien sa géographie, comme il la faut apprendre, en regardant.
L'empire tombant. M"" Hugo ressentit une joie extrême qu'elle ne put s'empêcher d'exprimer. Cet événement portait une grave atteinte à la fortune de son mari; mais la Vendéenne avait dans le cœur un si ardent amour pour son prince, qu'il ne s'y trouvait plus place pour d'autres préoccupations.
Tandis que s'écroulait avec un fracas terrible le trône de celui qui avait versé sur mille champs de bataille tout le sang de la France et qui, résultat de ses prodigieuses victoires, laissait ouvertes aux armées étrangères les portes de Paris, Victor Hugo porta des lys à sa boutonnière. Il était convaincu que cela était bien puisque sa mère le voulait ainsi, mais il avait peine à ne pas considérer comme des ennemis les cosaques qui campaient avec leurs chevaux dans la cour du Cherche-Midi.
Ses douze ans se révoltèrent un moment à la pensée que la France était déchue en tombant d'un empereur à un roi; ce ne fut qu'une bouffée d'orgueil quoiqu'il n'ait jamais pu se défendre d'une certaine admiration pour le grand capitaine Bonaparte. L'éducation maternelle aidée de l'enseignement du prêtre l'avait bien proparé à aimer la royauté; il l'aima. Plus tard le père, vieux soldat, devait à son tour exercer son influence.
Après avoir assisté aux fêtes célébrées en l'honneur de la Restauration, jjrae H^gQ y^Ua ^ Thionville où elle ne resta que peu de temps. Les différences d'opinions aggravées par les événements divisèrent les époux dont les âmes fières n'admettaient point qu'on transigeât avec une foi politique. Nous n'avons point à insister sur ce dissentiment domestique, résultat des tempêtes du commencement de ce siècle.
Napoléon revint de l'île d'Elbe. Pendant la période des Cent jours le général Hugo, redevenu influent, usa de son autorité et mit ses deux plus jeunes fils en pension, ce qui ne diminua point la haine de ceux-ci contre le gouvernement impérial. Victor se trouva privé de sa joie la plus grande, des douces soirées passées à regarder dans le salon de son père celle qu'il aimait en secret, la jeune Adèle Foucher. En outre, le jour même où il redevint un écolier prisonnier, il devait faire jouer par sa troupe de marionnettes une pièce superbe doni il était l'auteur, le Ptilnis enchanté.
Aussi eut-il peine à retenir ses larmes lorsqu'il franchit avec son frère Eugène le seuil de la pension Cordier et Decotte, rue Sainte-Marguerite. Mais les enfants oublient vite leurs douleurs et le pensionnat lui-même eut ses jours heureux.
Eugène allait avoir quinze ans et Victor treize. Ils ne tardèrent pas à
EEPaESE.MATlON TllËATRALC A LA PENSION DEtOITE
devenir les rois, les véritables rois de leurs condisciples divisés en deux camps, l'un obéissant à Eugène et qui s'appelait les veaux, l'autre reconnaissant l'autorité de Victor et se nommant les chiens. Cette division en deux nations donna lica à (le furieuses batailles. Mais, en temps de guerre comme en temps de paix, jamais l'autorité des chefs n'était méconnue.
Victor Hugo se plaît à rappeler en souriant qu'il était un enfant terriblement despote ; il ne souffrait pas la moindre désobéissance et allait jusqu'à infliger des chcàtimeiUs corporels à quiconque n'exécutait point ses ordres.
Parmi les sujets les jtlus soumis se trouvait Léon Gatayes, le harpiste célèbre mort à Paris en i877. Cet excellent Gatayes, qui fut en même temps qu'un virtuose un homme de goût et d'érudition, d'une loyauté à toute épreuve, un journaliste et un critique remarquable, Gatayes à la pension était un externe distrait.
Son roi Victor le chargeait de ses commissions au dehors et lui confiait chaque jour deux sous destinés à l'achat d'une tranche de fromage d'Italie, ntoitiù croûte cl moitié gras. Lorsqu'il arrivait avec la précieuse denrée le monarque examinait l'achat d'un œil sévère, et si c'était tout gras, une grêle de coups de poing s'abattait sur les épaules du commissionnaire oublieux, et si c'était tout maigre, le maladroit recevait dans le devant des jambes une avalanche de coups de pied.
— Vous souvenez-vous de ce bon temps? demandait l'artiste au poëte, cinquante ans plus tard. Les tibias me font encore mal.
— Et pourquoi, vous qui aviez alors la tête de plus que moi, ne me ripostiez-vous pas?
— Mais, j'étais coupable, et puis je n'osais pas. Vous me disiez : « Tu ne me feras plus mes commissions! » et cette menace me donnait tant envie de pleurer que je ne songeais pas à me venger.
Ce qui faisait tout pardonner au prince des chiens, très aimé malgré sa tyrannie effroyable, c'est qu'il donnait à son peuple l'exemple du travail.
Le général Hugo destinait les enfants à l'École polytechnique. Outre les leçons de la pension ils suivaient au collège Louis-le-Grand des cours de philosophie, de physique et de mathématiques. Leur aptitude pour les mathématiques les fit distinguer de leurs maîtres et ils obtinrent des accessits au grand concours de l'Université.
Mais Victor avait une façon de donner la solution des problèmes qui n'appartenait qu'à lui. Il ne suivait point les chemins battus, ne tenait pas compte de la méthode habituelle, des procédés enseignés ; il arrivait au résultat par des voies inattendues, indirectes, inventant la solution au lieu de la déduire suivant le mode classique. Il était, en un mot, un mathématicien romantique.
Cette hardiesse contrariait les professeurs de sciences exactes, grands amis de la routine. Mais ce n'était ni par les X ni par les Y que l'enfant se sentait