‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 24 sur 198 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

attiré. Il songeait à la poésie bien plus qu'à l'algèbre, et commença à treize ans, au hasard, ses premiers vers dans lesquels il était question de Roland et de la chevalerie ; n'ayant point appris la prosodie, il l'inventa.

Tout le monde du reste, à cette époque, était possédé du désir de rimer : Larivière lui-même essayait des strophes, et le maître de pension Decotte, et Eugène, et vingt écoliers de la rue Sainte-Marguerite.

Non seulement à la pension l'on faisait des odes, mais encore des drames à grand spectacle, des pièces militaires. La grande classe servait aux représentations. Le dessus des tables rapprochées formait la scène ; sous les tables les acteurs s'habillaient et attendaient, accroupis dans ces coulisses d'un nouveau genre, le moment de faire leur entrée. Le prince écolier imitait Molière. Il écrivait les drames et il en jouait le rôle principal. Pour cela les plus magnifiques costumes étaient nécessaires. Victor Hugo, qui n'a plus l'habitude de porter des décorations, s'en couvrait alors des pieds à la tète. Des croix de papier de toute couleur, de grands cordons en carton et des colliers de billes rehaussaient sa tenue de général en chef, sa toilette de chef d'emploi. Jamais le génie des costumiers à la mode n'inventa des uniformes comparables aux siens.

Non content de sacrifier ses récréations à des essais dramatiques, le jeune auteur employait une partie de ses nuits à traduire en vers français les odes d'Horace et les morceaux de Virgile qu'on lui faisait apprendre par cœur. Nous citerons plus loin quelques-uns de ces essais, de ces balbutiements d'un enfant qui doit être cité comme un des plus remarquables parmi les enfants précoces.

Déjà il se faisait en lui une transformation : ses cheveux, justiu' alors très blonds, ses cheveux A' enfant du î\'ord, prenaient une teinte plus foncée ; les traits du visage s'accentuaient; les yeux avaient une expression grave. Le poêle naissait.

Jetons un rapide coup d'œil sur ses tentatives de coups d'aile, sur ses essais lyriques qu'un accident lui permit de multiplier à son aise.

A la suite d'un grand combat que les chiens et les veaux se livrèrent près d'une mare à Auteuil, pendant une promenade, Victor fut grièvement blessé au genou; on parla de lui couper la jambe. Il refusa de dénoncer le soldat qui, dans la fièvre de la bataille, avait, en mettant une pierre dans son mouchoir, fait au général ennemi cette blessure sérieuse.

Heureux d'échapper pendant quelque temps à l'étude des mathématiques, l'écloppé utilisa les doux loisirs de sa maladie et jeta sur le papier des odes, des satires, des épîtres, des poëmes, des pièces étranges, langoureuses et chevaleresques, amoureuses et terribles.

M"" Victor Hugo retrouva une dizaine de cahiers de vers datés de 1S15 et de 1816. Curieux sont ces premiers efforts vers l'art. Sur la première page du dernier cahier où déjà l'on remarque des qualités intéressantes, l'auteur du manuscrit a écrit : Les bêtises que je faisais avant ma naissance.

Au-dessous de cette inscription est dessiné un œuf dans lequel on devine quelque chose comme un oiseau. Le mot oiseau figure du reste au bas du dessin, l'explique et lui sert de légende.

L'apprenti poëte n'était pas toujours content de son œuvre. Une pièce porte celte annotation : Un honnête homme peut lire tout ce qui n'est pas biffé, et toute la pièce est biffée.

Quelques pages plus loin, au bas d'un conte sans titre on trouve cette autre remarque : Mettra un titre qui pourra; j'en suis encore ii chercher quel sujet fui voulu traiter.

Il LES BlÎTISES QÏE VICTOU HUGO FAISAIT AVANT SA NAISSANCE »

Malgré cette modestie, l'inspiration ne fait pas toujours défaut, et l'enfant constate lui-même, dans des annotations consciencienses, que s'il a commis de mauvais vers, d'autres passables, et quelques-uns dont il s'accuse en s'appelant « misérable! », en revanche il y en a d'autres qui sont bons.

Et notons que déjà il ne traite plus de petits sujets; son imagination ne se contente pas de bluettes. Après la seconde restauration, il compose une tragédie de circonstance, sur le retour de Louis XVIII, une tragédie intitulée Irtamènc, avec des noms égyptiens. La lecture du théâtre de Voltaire avait développé eu lui ce goût particulier. Quelques mois après une autre tragédie : Athélie, ou les Scandinaves, fut interrompue au troisième acte, son goût se déveloi>pant à temps pour l'arrêter.

Les tragédies ne lui suffisent pas; il compose des élégies, des idylles, des romances, des fables, des madrigaux, des rébus, des calembours en quatrains! Il chante les bardes, les Canadiennes ; il traduit Ausone et se permet même un opéra-comique !

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