CHAPITRE PRKLIMINAIHK
La maison où Victor Hugo vint au monde est d'assez belle construction; elle porte aujourd'hui le numéro lâO de la Grande-Rue et appartient à M. Artliaud, qui conserve comme un précieux héritage qu'il transmettra à ses enfants un rouleau de papier peint, du papier qui tapissait l'alcôve de M"" Hugo en 1802. Elle donne sur la place Saint-Quenlin et fait face à la rue du Rondot-Saint-Quentin. C'est une construction correcte, sévère, aux grands murs noircis, aux fenêtres énormes à carreaux larges, comprenant trois étages auxquels on monte par de jolis escaliers à colonnettes en bois et à marches de pierre. L'appartement alors occupé par le commandant Hugo était au premier étage. Il a conservé presque entièrement le caractère de l'époque.
Le salon était éclairé par trois fenêtres ; la chambre à coucher, par deux fenêtres sur la place Saint-Quentin. La glace à deux feuilles avec son cadre étroit en bois sculpté existe encore ; les boiseries, quoique ayant été repeintes, sont intactes.
La construction de la maison remonte au commencement du xviii' siècle. Les héritiers Calf la vendirent en ilbh, à Joseph Baratte, apothicaire, qui y organisa l'officine encore exploitée actuellement par M. Jacques et où l'on retrouve une collection de vieux pots de faïence, d'admirables vases de Rouen, des sculptures sur bois, et, dans l'arrière-fioutique, une très belle cheminée de marbre rouge avec les attributs de l'art du pharmacien. Les bocaux ont encore leurs inscriptions de l'autre siècle.
Les sculptures sont fort belles.
M. de Rothschild, de Vienne, passant par là, proposa, mais en vain, d'acheter dix mille francs ces objets précieux au petit-fils de M. Artliaud, qui a conservé intacte cette demeure vendue à son grand-père par les enfants Baratte.
L'immeuble désormais historique fait partie de la Grande-Rue, comme nous l'avons dit, et borde en même temps la place Saint-Quentin, dont le nom sera conservé parce qu'il rappelle un des sept anciens quartiers de la ville et qu'il appartient à l'histoire locale ; mais la rue du Rondot-Saint-Quentin qui, de l'autre côté de la place, tombe perpendiculairement sur la maison Artliaud, s'appelle maintenant et pour toujours rue Victor-llugo.
H avait été décidé en principe qu'une plaque de marbre noir portant pour inscription la date de la naissance du poëte serait placée sur la façade de la maison contre le jambage séparatif des deux fenêtres de la chambre à coucher du premier étage. M. Oudet obtint qu'au lieu d'une plaque on ferait faire un ' sujet allégorique en bronze. Nous avons décrit ce cartouche dont M. Laurent Pichat a loué la belle exécution et qui sert de frontispice à notre livre : la date ' de la naissance y est seulement remplacée par le sous-titre de notre ouvrage. 11 est l'œuvre de M. Bérard, architecte de la ville de Besançon, à qui il fait le plus grand honneur, et a été exécuté par M. Willemot, ornemaniste.
vicTuii iiUGu i;t son temps.
Son iiiauguralion a donné lieu à la solennité artistique et littéraire célébrée le 27 décembre J880, et dont nous avons à achever le récit.
En quittant la place Saint-Quentin, le cortège se rendit au théâtre de Besançon et se rangea sur la scène, au milieu de laquelle se dressait le beau buste de Victor Hugo par David d'Angers.
Depuis longtemps déjà les loges du premier rang, le balcon et l'orchestre étaient occupés par les personnes admises sur lettres d'invitation. Aussitôt après l'arrivée du cortège on ouvrit les portes aux premiers arrivants d'une foule énorme, au public populaire, qui s'entassa aux étages supérieurs.
Quand le calme fut un peu rétabli, le maire sénateur résuma, dans une courte allocution, ce qui venait de se dire et de se faire devant la maison illustre. Puis il donna la parole à M. Rambaud qui parla non seulement comme délégué du ministre de l'instruction publique, mais aussi comme enfant de Besançon.
L'orateur esquissa à larges traits la vie du grand poëte et du grand combattant. 11 dit les luttes que nous allons retracer, les batailles littéraires, les haines, la conquête progressive des esprits et des pensées, l'influence chaque jour grandissante et enfin le triomphe éclatant et l'acclamation universelle. Il raconta les combats intérieurs et les progrès du penseur et de l'homme politique, son exil, son duel de dix-huit ans avec l'Empire et sa victoire qui es la victoire de la République et de la libre pensée.
Dans cette conférence substantielle, animée, pittoresque, le jeune et savant universitaire M. Rambaud caractérisa l'œuvre lyrique et dramatique de Victor Hugo, la grande révolution littéraire dont il fut le promoteur, l'histoire de ses idées politiques et sociales, et le montra trouvant la récompense d'une vie bien remplie, traversée par tant de combats, d'épreuves et de deuils, dans le relèvement de la patrie, dans le progrès de la démocratie universelle, et enfin dans les joies du foyer, dans le sourire de ses petits-enlants.
Le public interrompit fréquemment par ses applaudissements ce remarquable discours et l'orateur fut chaudement félicité par M. Paul Meurice, qui, après un brillant concert exclusivement composé de morceaux de musique composés sur les paroles du poëte et de la lecture de pièces choisies daus ses œuvres, lut la lettre de remerciement de Victor Hugo à ses compatriotes. Voici celte lettre :
Décembre 1880.
« Je remercie mes compatriotes avec une émotion profonde.
n Je suis une pierre de la route où marche l'humanité, mais c'est la bonne route. — L'honmie n'est le maître ni de sa vie ni de sa mort. Il ne peut qu'offrir à ses concitoyens ses eflorts pour diminuer la souftrance humaine, et qu'oiïrir à Dieu sa foi invincible dans l'accroissement de la liberté.
CriAPlTRE PRÉLIMINAIRE.
Au milieu d'une véiiluble teuipûte de bravos le busle de marbre fut couronné d'un laurier d'or, et cent cinquante musiciens firent entendre la Marseillaise que toute l'assistance écouta debout ; puis la ioulc quitta le théâtre aux cris mille fois répétés de : « Vive Victor Hugo ! Vive la llépublique ! »
Le soir, à sept heures et demie, un magnifique banquet réunit plus de cent convives dans la grande salle du palais Granvelle, admirablement décorée pour la circonstance par le jeune et habile architecte auquel on doit le dessin de la plaque commémorative. Sur un fond rouge se détachaient en lettres les initiales R. F. et V. H. Au dessert, M. Rambaud porta un toast à Victor Hugo, « poëte des États unis du monde » ; M. Paul Meurice but cà la ville de Besançon; M. Pelleport, « à Garibaldi qui empêcha l'ennemi d'envahir Besançon et à son fils Menolti qui porta le toast à Victor Hugo au banquet de Milan » ; le général WolIT salua « le génie dans la personne de Victor Hugo » ; M. Beauquier, député, s'inclina devant « le président de la république des lettres », et le préfet du Doubs rappela avec émotion les deux petits-enfants de l'absent, Georges et Jeanne.
Le recteur de l'Académie lut ensuite une remarqual)le pièce de vers de M. Grandmougin que nous aurons occasion de reproduire plus loin et, après le dîner, les convives passèrent dans un jardin d'hiver improvisé.
Dans la ville la fête se prolongeait et la foule continuait d'y prendre part, manifestant sa joie par ses nombreux vivats auxquels la musique militaire faisait écho.
A travers les rues, des arbres verts portant des lanternes vénitiennes. L'hôtel de ville et la maison de la place Saint-Quentin étaient brillamment illuminés. Du haut de la citadelle dominant Besançon, la ville apparaissait pleine de feux.
Le caractère de cette fête est unique.
« Est-ce une statue qu'on inaugurait? s'est écrié M. Rambaud. Est-ce que s'est réalisé pour Victor Hugo le vœu qu'il expriniait dans son ode à David d'Angers :
Quo n'ai-je un de ces fronts sublimes, David ! mon corps fait pour souiïrir, Du moins sous tes mains niagnaiiinv s, Itenaitrait pour ne plus mourir!
Du haut du temple ou du tliéàtro, Colosse de bronze ou d'albàtro, Salué d'un peuple idolâtre, Je surgirais sur la cité, Comme un géant en sentinelle Couvrant la ville de mon ailo Dans quelque attitude cternello De génie et de majesté I
(I Est-ce qu'un de ces sculpteurs de génie comme en produit la Franche- Comté, un de ces puissants pétrisseurs du marbre et du bronze qui s'appellent Jean Petit, Soitoux, Clésinger, a entrepris de faire revivre dans l'airain ee grand homme disparu?