CHAPITRE Vil
livre Littérature et philosophie mêlées, de fragments choisis, corrigés, atténués de ses articles du Conservateur; mais, ainsi que l'a remarqué Cli. Asselineau, auteur de Bibliographie romantique, c'est dans le recueil même qu'il faut allet chercher le polémiste, poëte satirique et jacobite avec toute la vivacité et la verdeur de ses opinions et de son talent.
Les premières pages de chaque numéro étaient consacrées à la poésie. Au commencement du premier fascicule on trouve une satire signée V. M. Hugo et intitulée l'Enrôleur politique. Cette pièce porte pour épigraphe : Et la lumière a lui dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas comprise !
C'est un dialogue entre l'adepte et l'enrôleur ; l'adepte songe aux lettres avant tout et s'écrie :
Ah! je veux être un sot, et loin de vos drapeaux, Rimer sans auditeurs, mais rimer en repos Je veux ainsi qu'-un ours, dans mon trou solitaire, Penser avec Pascal et rire avec Voltaire...
A la fin du morceau l'auteur, qui donne la preuve d'une maturité surprenante, se fait, comme toujours alors, l'écho de l'inspiration maternelle. Il écrit une profession de foi royaliste et alfirme des croyances qui ne devaient pas durer longtemps.
Dans ce premier numéro le Conscrcateur littéraire indique très nettement ses tendances satiriques et annonce qu'on met en vente un fonds de littérature, un cabinet d'homme de lettres bien connu dans lequel se trouve une collection complète de documents sur toutes les parties des connaissances humaines, extraits des meilleurs auteurs et copiés sur de petits carrés de papiers enfilés par ordre de matières dans de petites broches de fer.
Broche des oiseaux;
Broche des poissons, le grand serpent de mer compris;
Broche des roses ;
Broche des coutumes anglaises;
Broche des flibustiers;
Broche des chiens célèbres. — Munito et le chien de Terre-Neuve viennent d'y être ajoutés.
Broche de la vertu conjugale, depuis Lucrèce.
Broche du désintéressement, broche peu garnie;
Broche de la bravoure;
Broche de la cuisine des anciens, etc., etc.
L'homme le moins intelligent, ajoute le Conservateur, peut de la sorte confectionner de suite tous les ouvrages d'éducation ou autres qui lui seraient commandés. 11 suffit de copier textuellement à la suite les uns des autres les documents enfilés sur ces petites broches :
« L'homme de lettres qui désire vendre ce fonds n'a pas employé d'autre moyen pour la confection de ses livres. »
On voit que l'esprit, ou du moins la gaieté ne faisaient point défaut au Conservateur littéraire.
Le premier article en prose de Victor Hugo précède cette fantaisie plaisante. Il est signé d'un E et consacré à une étude très curieuse des œuvres complètes d'André Chénier. D'autres études sont signées d'un H; quelques-unes de ce pseudonyme bizarre, Publicola Petisot, au bas de deux lettres bouffonnes sur l'Art politique, poème de Berchoux.
V.-M. Hugo, à la fin, signe en toutes lettres; il en donne la raison dans une lettre adressée à ses collaborateurs à propos de la Biographie nouvelle des Contemporains : s'étant vu forcé à des attaques un peu vives il entendait s'en rendre responsable et accepter toutes les conséquences de ses jugements.
Mais auparavant vingt et un articles des plus divers sont signés d'un V seulement. Le plus grand nombre n'a jamais été reproduit. 11 y a de la prose et des vers. La facture des vers est classique, ferme et pure. Les critiques consacrées à Casimir Delavigne, à Byron, à Moore, à Ancelot, à Gaspard de Pons, à Walter Scott, à Jacques Delille, à Chateaubiiand, à M"" Desbordes Valmore, etc., sont d'excellentes études dans lesquelles l'écrivain se manifeste avec un fonds de lectures et de connaissances des plus riches. La forme est variée, spirituelle, le jugement sûr.
On devine dans le rédacteur du Conservateur l'étolTe d'un journaliste digne de ce nom et l'affirmation d'un sens critique qui se fût remarquablement développé si d'autres sujets n'avaient vite emporté bien au delà sa puissante imagination.
De place en place on trouve encore dans le Conservateur des fables, des traductions de Lucain et de Virgile par M. d'Auverney. Ce nom est emprunté au père par le fils. Auverney, ou Auverné est un village à douze kilomètres de Chateaubriant, dans la Loire-Inférieure, où le général Hugo possédait un bien patrimonial.
Ajoutons à ces travaux des comptes rendus dramatiques. Le futur auteur à'Hernani analysant, en 1820, l'Homme poli, comédie en cinq actes et en vers de M. Merville, des pièces de Dupin et Carmouche, le Cadet-Roussel Procida de la Porte-Saint-Martin, les vaudevilles de M. Pain ou de M. Bouilly, qu'on appelait aussi Pain-Bouilhj , c'est là une bizarrerie ou, si l'on veut, une ironie de la destinée qu'il importe de rappeler.
Mais le plus curieux et le plus remarquable des articles de critique est consacré aux Premii-res méditations poétiques de Lamartine qui venaient de paraître sans nom d'auteur.
(I Quand on lit de pareils vers, dit Victor Hugo, qui ne s'écrierait avec La Harpe : Entendez-vous léchant dupoëte?... Jelus en entier celivi-e singulier, je le relus encore, et, malgré les négligences, les néologismes, les répétitions et l'obscurité que je pus quelquefois y remarquer, je fus tenté de dire à l'auteur : Courage, jeune homme! vous êtes de ceux que Platon voulait combler