CHAPITRE VIII
Malgré cette résignation apparente sa passion grandit en face des obstacles, et l'absence, au lieu de diminuer son amour, le rendit plus violent. En proie à une sorte de fièvre, il imagina mille ruses pour entrevoir de temps à autre celle sans laquelle il ne pouvait vivre; il inventa des combinaisons sans nombre, il trouva des plans ingénieux. Cette passion fut un roman d'une fraîcheur exquise, une idylle.
Un des mystérieux complots des amoureux a été dévoilé. Le livre intitulé Ilan d'Islande, qui ne parut qu'en 1823 et que nous analyserons plus loin, fut commencé dès 1820 ; il ne devait être compris que d'une seule jeune fille, et, sous les horreurs du tableau, derrière le récit des crimes, sous l'entassement d'effroyables aventures se cachait, comme un billet doux dans un gouffre, un tendre message. Les pages sombres étaient pour les geôliers et les pages d'amour pour Elle.
L'espoir ne l'abandonnait pas; il croyait fermement à un bonheur prochain lorsqu'un coup terrible et inattendu le vint frapper au cœur.
M'"* Hugo prit froid; une nouvelle fluxion de poitrine se déclara, et cette fois le dévouement des enfants ne put conjurer le mal. La mère bienaimée mourut le 27 juin 1S21.
L'aîné des fils, Abel, fut appelé en toute hâte et les trois frères conduisirent la morte à l'église Saint-Sulpice et de là au cimetière Montparnasse.
Victor revint dans la maison vide, ne pouvant croire qu'il était privé pour toujours de l'amour maternel :
Amour que nul n'oublio,
Pain merveilleux qu'un Dieu partage et multiplie! Table toujours servie au paternel foyer 1 Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier.
Il n'en aurait plus sa part. Il était à jamais séparé de celle qui avait été deux fois sa mère et qui lui avait inspiré le culte du beau et le respect du devoir.
Le soir de l'enterrement il retourna au cimetière, errant le long des murs, sanglotant, anéanti ; après s'être longtemps promené, appelant la morte tout bas, évoquant la chère image, il se sentit invinciblement attiré vers la jeune fille qui seule pouvait adoucir son désespoir. Il lui fallait une tendresse pour remplacer la tendresse absente.
Il courut rue du Cherche-Midi et aperçut, à travers une fenêtre, M"'"^ Adèle Foucher qui dansait, couronnée de fleurs.
C'était sa fête et elle ne savait rien: son père, pour ne la pas priver d'un plaisir, lui avait caché la triste nouvelle.
Le lendemain Victor Hugo vint la voir. Ils pleurèrent ensemble et ce furent leurs fiançailles définitives.
M""" Foucher n'avait pas été plus insensible que son ami à li sépa-
ration des deux familles; elle n'avait cessé de soupirer en secret, et lorsque celui-ci tout en deuil, de plus en plus attristé par la solitude vint, quelques semaines plus tard, faire sa demande ofTicielIe, la jeune fille répondit simplement qu'elle se considérait comme fiancée. Ses parents s'inclinèrent devant cette volonté si ferme, comprenant qu'il serait inutile de résister à une affection si profonde et si sincère. Mais, comme les deux jeunes gens n'avaient aucune fortune, leur union fut ajournée à une époque oij les ressources de l'écrivain permettraient de suffire aux besoins du ménage.
Cette promesse rendit à Victor Hugo son courage.
Peu de jours auparavant il avait failli être victime d'une aventure. Cherchant à distraire sa tristesse, il avait fait le voyage de Versailles. Il venait de déjeuner dans un café et tenait à la main un journal que, préoccupé par ses souvenirs, il ne lisait pas.
Un garde du corps assis à côté de lui, impatienté sans doute par la lenteur de cette lecture et désireux de connaître les nouvelles du jour, saisit brutalement la gazette. Le jeune homme, qui paraissait être un enfant, pâlit à celte insulte et provoqua le soldat mal élevé.
Un duel fut décidé et la rencontre eut lieu le jour même.
On se battit dans une salle attenant à une des principales casernes de Versailles. Afin d'éviter tout désagrément, une compagnie faisait l'exercice devant la porte. Gaspard de Pons, officier de la garde royale, devenu un fervent romantique, et Alfred de Vigny furent les témoins de Victor Hug ) qui, dès la seconde passe, reçut un joli coup d'épée dans le bras gauche, au-dessous de l'épaule. Quand il apprit qu'il avait blessé Y enfant sublime, le garde du corps manifesta un désespoir sincère. « Si je l'avais su, disait-il, je me serais laissé embrocher. »
La blessure fut guérie au bout de quinze jours et le poëte se remit à l'œuvre.
La situation n'était pas des plus brillantes. Il était, on le sait, privé de la pension paternelle, et par conséquent sans autres ressources que son travail. Mais sa fierté, sa foi en l'avenir, lui firent dignement supporter la pauvreté.
II subit cette admirable et terrible épreuve « dont les faibles sortent infâmes et dont les forts sortent sublimes ».
Plus tard il devait raconter dans les Misérables les débuts de Marius, débuts qui furent à peu près les siens. Il a dit, dans son admirable langage, le moment de sa vie où il balayait son palier, où il achetait un sou de fromage de Brie cliez la fruitière, où il attendait que la brune tombât pour s'introduire chez le boulanger et acheter un pain qu'il emportait furtivement dans son grenier, comme s'il l'eût volé; comment il se glissait alors dans la boucherie du coin, au milieu des cuisinières goguenardes qui le coudoyaient, gauche, portant des livres sous son bras, l'air timide et furieux, ôtant son chapeau de son front où perlait la sueur, faisant un profond salut à la bouchère étonnée, un autre salut au garçon boucher, demandant une côtelette de mouton, et vivant trois jours avec cette côtelette qu'il faisait cuire lui-même.