CHAPITRE VIII
11 vécut toute une année avec sept cents francs que lui avaient l'apportés ses premiers écrits, ses articles du Conservateur et ses brochures.
Enfin, sur les conseils de son frère, il se décida à réunir ses odes en un volume. Les Méditations de Lamartine avaient été publiées, avons-nous dit, deux ans auparavant, en 1 820 ; il s'agissait d'obtenir un égal succès.
Ce premier volume des Odes et Ballades, imprimé chez Guiraudet, rue Saint-Honoré, et vendu chez Pelicier, place du Palais-Royal, n° 245, n'offre rien de remarquable pour le bibliophile. Une vilaine impression et un mauvais papier.
C'est bien vraiment là le livre de jeunesse de l'auteur. Il y a dans cette première édition des Odes des pièces supprimées plus tard : Raymond d'Assoli, élégie; les Derniers bardes, poëme ; Idylle (entre un vieillard et un jeune homme). Cette dernière pièce a été insérée dans le tome troisième des Annales romantiques, sous le titre les Deux âges.
Le volume eut aussitôt un retentissement considérable, non seulement à Paris, mais dans toute la France. 11 fut réédité d'année en année. L'édition de 1829 contient, à côté de YOde à la colonne, un très curieux portrait de Hugo vêtu d'une redingote longue et accoudé sur les coussins d'un canapé ; à droite, dans un rayon prismatique, la colonne de la place Vendôme, autour de laquelle tournoie un vol d'aigles; à terre des papiers et un globe terrestre.
Il serait trop long d'énumérjr toutes les formes bibliographiques de cette œuvre qui plaça aussitôt son auteur au premier rang, et dont le retentisse '!>ent fut cause que quelques bonnes âmes s'efforcèrent d'exciter la jalousie de
Lamartine. Nous ne savons pas si, malgré ses protestations, Lamartine s'émut; mais malgré la différence de la manière de ces poètes, malgré la divergence de leurs opinions qui devint vive plus tard, on ne parvint jamais à brouiller ces deux grands hommes faits pour s'aimer et pour se comprendre. L'envie est un sentiment vil qui jamais ne s'est glissé dans l'âme haute de Victor Hugo.
Sans doute il y a dans les Odes et les Ballades bien des pensées désapprouvées maintenant, mais le poëte a hautement déclaré qu'on peut, avec un orgueil légitime et une conscience satisfaite, montrer ses odes royalistes d'enfant et d'adolescent, à côté des poëmes et des livres démocratiques de l'homme fait; parce que, dit-il, dans l'âpre lutte des préjugés sucés avec le lait, dans la lente et rude élévation du faux au vrai, qui fait en quelque sorte de la vie d'un homme et du développement d'une conscience le symbole abrégé du progrès humain, à chaque échelon qu'on a franchi, on a dû payer d'un sacrifice matériel son accroissement moral, abandonner quelque intérêt, dépouiller quelque vanité, renoncer aux biens et aux honneurs du monde, risquer son foyer, risquer sa vie.
De ce labeur accompli il lui est permis d'être d'autant plus fier que, à vingt ans, non envié encore, remarqué par les puissants du jour, encouragé par les plus grands personnages de la Restauration, Victor Hugo aurait pu aisément profiter de ses relations. Le parti royaliste arrivant aux aflaires avait grand besoin d'hommes de valeur, de talents jeunes et énergiques. Mais le poëte se montra fidèle à l'amour de l'art. Il rêvait un avenir glorieux; et, quoique sa fortune dépendit de sa complaisance, quoique la pauvreté contre laquelle il luttait fût le seul obstacle à son mariage, c'est-à-dire à son bonheur, il ne fut même pas tenté d'écouter les propositions qu'on lui fit; il se tint à l'écart de toutes les intrigues; il marcha le front haut, sans rougir de sa gêne, donnant la preuve de la dignité morale qui fut la règle de sa vie.
Et puis il aimait trop la poésie. 11 voulait que toute son âme fût dans ses odes et toute son imagination dans ses ballades, et dès la première édition de l'œuvre, en 1822, il indiqua nettement son but en littérature.
Il affirma à vingt ans que si, jusqu'alors, l'ode française avait paru peu propre à retracer ce que les trente dernières années de noire histoire présentaient de touchant et de terrible, de sombre et d'éclatant, de monstrueux et de merveilleux, cette froideur n'était pas dans l'essence de l'ode, mais seulement dans la forme que lui donnaient les poètes lyriques.
Il lui sembla que la cause de cette monotonie était dans l'abus des apostrophes, des exclamations, des prosopopées et autres figures véhémentes que l'on prodiguait dans l'ode; moyens de chaleur qui glacent lorsqu'ils sont trop multipliés et étourdissent au lieu d'émouvoir. Il pensa donc que, si l'on plaçait le mouvement de l'ode dans les idées plutôt que dans les mots, si, de plus, on asseyait la composition sur une idée fondamentale appropriée au sujet, en substituant aux couleurs usées de la mythologie païenne les couleurs neuves