‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 36 sur 198 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

de la théologie chrétienne, on pourrait jeter dans l'oie quelque chose de l'intérêt du drame et lui faire parler en outre un langage austère et consolant.

Voilà la première déclaration de guerre à la littéiature qualifiée classique; c'est le prélude de batailles sans nombre; mais il est permis dès maintenant déjuger vers quel but le poëte s'avance d'un pas ferme; il veut, il va planter le drapeau de la liberté dans l'art.

Pour cela ses efforts seront incessants.

Les feuilles manuscrites des Odes et Ballades sont couvertes de corrections d'améliorations de style ; leurs variantes, en partie citées dans l'édition définitive du maître, consistent, ainsi que l'a dit M. Paul Meurice, dans des vers refaits, dans des strophes remaniées ou replacées. On n'a pas jugé utile de reproduire dans l'édition ne varietur certains vers de l'adolescent condamnés et corrigés par l'homme.

Celui-ci au début de sa carrière se montre difficile pour lui-même; il veut qu'on l'estime et il travaille avec opiniâtreté.

Il était resté, après la mort de sa mère, rue Mézières, dans une petite chambre qu'il abandonna pour aller demeurer rue du Dragon (ancienne rue du Sépulcre), au n» 30, dans un appartement composé de deux pièces louées en commun, avec un de ses cousins étudiant en droit, tout en haut de la maison.

La première pièce, qui avait une fenêtre sur la rue, servait de salon de réception; une table et quelques chaises la meublaient; au-dessus de la cheminée les palmes conquises aux Jeux Floraux. Venait ensuite la chambre à coucher donnant sur une cour et dans laquelle deux couchettes en bois se faisaient vis-à-vis.

L'auteur des Odes et Ballades possédait alors trois chemises blanches, ce qui ne l'empêchait pas d'être irréprochablement propre. Il avait même acheté sur son capital un bel habit bleu barbeau à boutons d'or avec lequel il allait diner en ville. Négligeant les plaisirs faciles, il recherchait des relations dignes de lui ; on l'invitait et on le choyait dans des salons d'un difficile abord. Les lettrés du monde sentaient qu'il fallait encourager ce poëte fier qui ne demandait l'aide de personne et était jaloux de prouver à son père qu'il se pouvait suffu'e. La société polie et lettrée du connnencement de ce siècle s'intéressa donc à des débuts qui promettaient tant et qui tinrent si brillamment leurs promesses. Des amitiés sincères vinrent encourager l'écrivain, et c'étaient des hommes comme Soumet, Alexandre Guiraud, Pichat, Jules Lefèvre, Emile Deschamps, Alfred de Vigny, qui l'allaient visiter dans sa mansarde et l'écoutaient lire de sa voix vibrante ses premières et superbes strophes.

La première édition des Odes avait valu sept cents francs à l'auteur, on en fit immédiatement une seconde, et comme un bonheur n'arrive jamais seul, Louis XVIII eut l'heureuse pensée de faire au poëte une pension de mille francs sur sa cassette. Le roi s'était trouvé flatté de quelques vers où l'on parlait de

lui, et que lui avait signalés son lecteur; il avait, pour se montrer généreux, une autre raison que l'on saura plus tard.

Cette pension venait à point. Elle allait permettre à Victor Hugo, devenu rithc, de renouveler sa demande en mariage. Pendant les mois qui précédèrent son union il alla demeurer chez son frère Abel, rue du Vieux-Colombier, dans une maison qu'il a vainement cherché à reconnaître depuis, mais qui, d'après ses souvenirs, était située à côté de la caserne des pompiers.

A cette époque le jeune poëie, qui n'avait eu que de rares occasions de voir sa fiancée (il allait seulement une fois par semaine chez son père et la rencontrait de temps à autre au Luxembourg grâce à la complaisance de M"" Foucher), le poëte obtint d'aller passer un été près d'elle, dans sa famille, à Gentilly, tout près de Bicêtre. Des fenêtres de la maison on avait vue sur la vallée de la Bièvre alors verdoyante. L'été s'écoula en douces promenades. L'avenir souriait.

C'était la fin des premières épreuves pour le jeune homme qui, dans ses lettres à Elle, s'était parfois plaint de la cruauté du destin, déclarant que la patience n'était pas sa vertu. Il définissait l'amour dans son acception divine et véritable, comme un sentiment élevant tous les autres au-dessus de la misérable sphère humaine, parce qu'on est lié à un ange qui nous soulève vers le ciel.

Cet amour tant partagé ne devait pas tarder à être sa récompense.

Victor Hugo demanda l'autorisation de son père, qui, depuis quelque temps déjà, avait contracté une seconde union et s'était retiré à Blois. Le général, qui commençait à avoir confiance dans la valeur de son fils, accueillit favorablement sa demande.

Un prêtre illustre, qui se devait convertir à la démocratie et rejeter au nom de la raison ses croyances catholiques, Lamennais, à qui le poëte avait été présenté par M. de Rohan, donna à son jeune ami son billet de confession. Lamennais, coïncidence bizarre, habitait à cette époque le logis de l'impasse des Feuillantines. Déjci, maintes fois, dans des lettres citées par M'"° Victor Hugo, il avait hautement témoigné son estime à celui qui devait écrire, dans sa vieillesse, Religions et Religion. Ces deux vastes intelligences devaient suivre sur le terrain philosophique des chemins presque parallèles.

On sait que, sans avoir fait aucune démarche, Victor Hugo venait de recevoir un brevet de pension signé de Louis XVIH. Le poëte attribuait cette générosité à la publication de ses odes ; il y avait autre chose.

En 1S22 éclata la conspiration de Saumur. Au nombre des conjurés se trouvaient d'abord Berton, puis Café, qui s'ouvrit les veines avec un morceau de verre, et un jeune homme nommé Delon, lequel, dans la cour de la rue de Ciichy, avait plus d'une fois promené sur ses épaules Victor alors enfant.

Le père de Delon, ancien officier, ayant servi sous les ordres du général Hugo, avait été le rapporteur du procès Lahorie. Les familles Hugo et Delon ces-

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