CHAPITRE IX
Sommaire : Mariage du poëte (octobre 18'22). — La maladie et la mort d'Eugène Hugo. — Le général Hugo vient à Paris. — Son influence sur les croyances politiques de son fils. — [tan d'Islande (1823). — Pour qui avait été écrit cet ouvrage. — Comment il fut accueilli par la critique. — Appréciation de Charles Nodier. — Les défenseurs du livre nouveau. — Un drame tiré de Han d'Islande. — La fortune sourit au poëte. — La maison de la rue de Vaugirard. — La Hevue française. — Voltaire jugé par Victor Hugo, en 1821. — Jugements sur Lamennais, Walter Scott et Byron. — Achille Devéria et Louis Boulanger.
Le mariage de Victor Hugo se célébra, au mois d'octobre 1822, dans la chapelle de l'église Saint-Sulpice où, dix-huit mois aupararant, avaient eu lieu les obsèques de sa mère.
Les témoins étaient MM. Soumet et Ancelot. Alfred de Vigny y assista,
La noce se fit chez M. Foucher, le père de la fiancée, qui habitait toujours l'hôtel du Conseil de guerre. C'est là que l'hospitalité fut d'abord offerte aux époux qui comptaient trente-cinq ans à eux deux, et qui entraient en ménage sans dot. Le marié, avec sept ou huit billets de cent francs composant toute sa fortune, avait acheté à sa femme un cachemire français. Un cachemire payé par les Odes et les Ballades! Quelle reine a jamais pu se vanter d'en posséder un d'un tissu plus précieux!
Le repas qui suivit la cérémonie religieuse eut lieu, par une coïncidence étrange, dans la salle même où le général Lahorie avait entendu prononcer sa sentence de mort.
Dans la gigantesque existence dont nous retraçons les faits principaux les douleurs toujours accompagnent les joies. Un affreux événement suivit le mariage. Le frère de Victor, qui depuis quelque temps donnait les marques d'une grande surexcitation d'esprit, Eugène Hugo, fut frappe d'aliénation mentale à la fin du festin nuptial.
Ce jeune homme de lettres, qui avait collaboré au Conservateur liltrraire et aux Annales romantiques, qui avait précédé Victor dans la carrière poétique, promettait de devenir illustre. 11 n'a laissé que quelques nouvelles et quelques pièces de vers qui, a dit un critique, étaient un symbole de lugubre destinée. « Ses nombreux articles dans lesquels il jugeait les ouvrages et les drames
nouveaux respirent une conscience profonde et accusent comme un souci effaré de l'avenir. »
Doué d'une imagination trop vive il était en proie à une mélancolie naturelle qui se transforma en un profond chagrin à la suite d'une passion malheureuse. Le docteur Esquirol tenta vainement de le guérir. Il ne tarda pas à mourir de son mal.
Le général Hugo, qui n'avait point assisté au mariage, vint à Paris pour embrasser une dernière fois le second de ses fils et, pendant ce douloureux séjour, il témoigna à Victor toute son affection; nous avons dit quelle différence profonde d'opinions existait entre le soldat de l'Empire et le fils de la Vendéenne, qui dans la tourmente de 1793 avait sauvé dix-neuf prêtres. Ce dissentiment devait cesser.
Déjà deux ans auparavant, Victor Hugo, dans une lettre adressée à un ami intime, disait que, un jour, comme il venait de soutenir en présence de son père ses opinions royalistes, celui-ci, après avoir écouté en silence, s'était tourné vers le général L..., qui était là, et avait riposté :
(c Laissons faire le temps; l'enfant est de l'opinion de sa mère, l'homme sera de l'opinion de son père. »
Cette prédiction avait fait réfléchir le poëte. H avait constaté que les jeunes gens s' éveillant alors aux idées politiques se trouvaient dans une perplexité étrange, leurs pères ne voyant dans Napoléon que l'homme qui leur donnait des épaulettes, et les mères ne voyant dans Bonaparte que l'homme qui leur prenait leurs fils.
« Nous autres enfants, nés sous le Consulat, ajoutait-il dans sa lettre, nous avons tous grandi sur les genoux de nos mères ; — nos pères étaient au camp ; — et bien souvent, privées par la fantaisie conquérante d'un homme, de leur mari, de leur frère, elles ont fixé sur nous, frais écoliers de huit ou dix ans, leurs doux yeux maternels remplis de larmes, en songeant que nous aurions dix-huit ans en 1820, et qu'en 1825, nous serions colonels ou morts.
« L'acclamation qui a salué Louis XVIII en 1814 a été le cri de joie des mères.
« En général, il est peu d'adolescents de notre génération qui n'aient sucé, avec le lait de leur mère, la haine des deux époques violentes qui ont précédé la Restauration. Le Croquemitaine des enfants de 1803, c'était Robespierre; le Croquemitaine des enfants de 1815, c'était Bonaparte. »
Et Victor Hugo concluait en admettant que, si l'expérience peut modifier l'impression que nous fait le premier aspect des choses à notre entrée dans la vie, l'honnête homme est sûr de ne pas errer en soumettant toutes ces modifications à la sévère critique de sa conscience.
C'est sa conscience que, en effet, il consulta toujours. Mais s'il ne renonça pas tout d'un coup à la haine qu'on lui avait inspirée contre le conquérant, il se laissa gagner peu à peu par les récits enthousiastes de son père, et il donna