CHAPITRE IX
bientôt raison à la prédiction en chantant les glorieuses armées qui immortalisèrent un chef prodigieux, en célébrant l'Arc-de-l'Étoile, ce portique de victoire.
Celte évolution prévue était en quelque sorte fatale. Le fils, séduit par toutes ces grandes choses, devait pour quelque temps embrasser la cause paternelle ; la conscience du poëte, devenant de jour en jour plus éclairée, lui dictera peu de temps après une autre conduite.
Victor Hugo, qui toute sa vie a été laborieux, infatigable, se remit au travail dès le lendemain de son mariage et termina en quelques mois le roman intitulé Han d'Islande.
11 en vendit mille francs la première édition anonyme qui parut en 1823. Les jeunes auteurs ne signaient pas alors leurs ouvrages ; les premières Méditations avaient été publiées sans nom d'auteur, et à la même époque 5L Thiers, qui débutait, publiait sous le pseudonyme de Félix Bodin son Histoire de la dévolution française.
L'édition princeps à' Han d'Islande comprend quatre volumes ; elle fut un moment interrompue parce que l'éditeur suspendit ses payements, ce qui amena un échange de lettres entre l'auteur et le libraire. Cette correspondance assez acerbe se trouve en partie dans {'Éclair, journal royaliste, et en partie dans le Miroir, journal libéral de Mai 1823.
Malgré ces difficultés matérielles, l'œuvi'e excita vivement la curiosité publique. Le poëte révèle son imagination puissante dans ce récit qui contient des descriptions saisissantes, des paysages superbes, des études historiques savantes et consciencieuses ; et, à côté d'une accumulation de crimes monstrueux, une suave peinture de l'amour chaste et idéal.
C'est un livre de jeune homme et de très jeune homme, a dit Victor Hugo lui-même. On sent en le lisant que l'enfant qui commença à l'écrire dans ses accès de fièvre en 1821 n'avait encore aucune expérience des choses, aucune expérience des hommes, aucune expérience des idées, et qu'il cherchait à deviner tout cela.
L'auteur a avoué qu'il ne considère Han d'Islande que comme un roman fantastique dans lequel il n'y a qu'une chose sentie, l'amour du jeune homme ; et qu'une chose observée, l'amour de la jeune fille.
On sait que, « n'osant confier à aucune créature humaine les secrets de son âme pleine d'amour, de douleur et de jeunesse », il avait choisi le papier pour confident à l'heure où on le séparait de celle qu'il aimait.
L'action de Han d'Islande, dont cerlaines pages rappellent directement la manière de Walter Scott, roule tout entière sur la recherche, tentée par le jeune capitaine Ordener, de papiers qui doivent sauver la vie du chancelier Schumaker, père d'Estel, sa fiancée. Le nœud de la situation est une conspiration de mineurs dans laquelle le vieillard est faussement impliqué.
Le héros, le légendaire Han d'Islande, est un monstre qui ne boit que de
l'eau de mer et du sang dans le crâne de son fils et remplit de terreur toute la contrée. C'est à lui que, à la fin, Ordener vient disputer les papiers précieux, rt le monstre n'échappe à la fureur du capitaine que grâce à l'intervention d'un ours.
La critique accueillit cet ouvrage avec un étonnement plein de colère, avec une sévérité qui alla jusqu'à l'injure. Cependant des écrivains de talent, des esprits judicieux ne craignirent pas d'en prendre la défense.
Charles Nodier, bien loin de blâmer cette tentative, la signala avec enthousiasme. Il dit à ses amis que l'auteur inconnu avait atteint l'idéal du cauchemar^ et il écrivit dans la Quotidienne un long article dans lequel il affirme qu'il appartient à un petit nombre d'hommes de commencer par de pareilles erreurs et de ne laisser d'autres torts à reprendre que ceux qu'ils se sont volontairement donnés. Nodier, heureux de voir qu'on rompait en visière à la littérature classique, prédit un immense succès à Ilan d'Islande qui, selon lui, contient beaucoup d'érudition et beaucoup d'esprit, et dans lequel on trouve un style vif, pittoresque, plein de nerf, une délicatesse de tact et une finesse de sentiment qui contrastent d'une manière surprenante avec des jeux barbares d'imagination.
Victor Hugo alla sans tarder remercier le bienveillant Nodier, qui recula étonné en voyant que l'auteur d'un drame si sombre et si terrible était le poëte des Odes et Ballades; au lieu d'un misanthrope ou d'un vieillard, il découvrait un jeune homme, presque un enfant.
Revenu de sa stupéfaction, il ouvrit ses bras. Ainsi commença une amitié qui jamais ne s'altéra.
Méry se montra également un des plus énergiques défenseurs de la production tant attaquée. L'auteur d'un si grand nombre de livres charmants et durables, le collaborateur de Barthélémy à la ISémésis, Méry, feuilletoniste incomparable, improvisateur brillant, venait de débarquer à Paris, après avoir quitté Marseille à la suite de prodigieuses aventures.
Il se joignit à M. Rabbe, qui écrivait alors son Histoire des Papes, pour soutenir dans les Tablettes universelles que Ilan d'Islande était un livre méritant d'être étudié et signalé à l'attention publique. Les éloges de Méry, joints à ceux de Charles Nodier, nous permettent de passer sous silence les apprécialions sévères ou même injurieuses de quelques critiques sans autorité.
M. Rabbe, lui, ne ménageait point son admiration pour Han d'Islande. Nous avons cité quelques lignes de son jugement sur les jeunes années de Victor Hugo, dont il fut le premier biographe et l'ami dévoué. Il mourut jeune, emporté par une horrible maladie qui le défigura et empoisonna son existence. Armand Carrel a apprécié son noble caractère, son existence remplie par le 1 travail et par la douleur; il a dit qu'il était bon, aimant, généreux, toujoure V prêt à recommencer la vie; qu'il renonça pour son compte à la réputation dont il lui était si douloureux de se sentir digne, et que la plus douce récompense