CHAPITRE IX
Le héros, presque toujours vêtu de peaux et armé de sa hache, se signale surtout à l'attention par les rugissements qui accompagnent ses entrées et ses sorties. Le rôle devait être dilTicile à tenir.
L'utilité de ce mélodrame bizarre ne se faisait point sentir et l'œuvre de Victor Hugo y est mal respectée, malgré les excellentes intentions des auteurs. Une particularité signale seulement cette pièce à l'attention des amateurs de spectacles. M. Montigny, qui devint l'intelligent et remarquable directeur du Gymnase dramatique, doublait le rôle de Han d'Islande créé par M. Francisque.
Notre devoir d'historien ne nous permettait point de passer sous silence cette curiosité dramatique.
Pendant l'année qui suivit son mariage, Victor Hugo collabora à un recueil intitulé la Revue française, fondée par Soumet, Guiraud et Emile Deschamps. La revue eut une éphémère durée.
iMais le jeune écrivain donnait déjà la preuve de son savoir et de sa force, de son bon sens littéraire et de son imagination. Quiconque appartenait au monde artistique cherchait l'occasion de le connaître. Au nombre des artistes qui l'aimèrent alors le plus sincèrement et qui pressentirent son avenir, il faut citer Achille Devéria, qui fit de si belles vignettes pour les premières éditions des Odes et Ballades, de Dug-Jargal et de Ilernani.
Achille Devéria, ce grand cœur et ce grand talent, fit briller d'un vif éclat l'illustration, art nouveau en 1825, art bien français, et, grâce à son érudition profonde, la Bibliothèque a pu commencer à organiser, de manière savante, habile et pratique, le cabinet des estampes. Il eut pour élèves son frère Eugène, qui ne tint pas ses brillantes promesses, et Louis Boulanger, qui se montra en peinture le premier apôtre convaincu de l'école romantique. Louis Boulanger devait faire plus tard un remarquable portrait de Victor Hugo qui, après l'avoir pris sous son patronage, lui dédia dans la suite des vers inoubliables.
En retour, le peintre s'inspira souvent du poëte et commenta ses œuvres avec le crayon et avec le pinceau.
Doué d'une imagination inépuisable, ce triomphateur de l'école de 1830 fit, sur des scènes tirées de Notre-Dame de Paris et de Lucrèce Borgia, des toiles brillantes et justement remarquées.
Victor Hugo l'appela son peintre et son ami.
Mais Achille Devéria, avons-nous dit, fut, au début, le plus intime compagnon. En 1825, les deux familles se voyaient chaque jour. Hugo dinait chez Devéria, et Devéria dînait chez Hugo.
Les repas n'étaient point, à ce qu'il paraît, dignes de Lucullus. L'esprit suppléait au rôti, la gaieté remplaçait l'entremets et l'espérance pétillait dans les coupes remplies d'un vin peu généreux. Le poëte devenu vieux ne parle pas de ce joyeux temps sans une émotion profonde.
A celte époque, le poëte fut chargé d'écrire une notice sur Voltaire, notice
réimprimée clans ses Mcltingcs de Littérature. L'éloge du philosophe, écrit par un royaliste catholique, ne pouvait être que fort modéré ; toutefois, malgré ses restrictions et ses préventions, et après avoir affirmé que Voltaire développa le germe la maladie de son siècle et en exaspéra les accès, Victor Hugo rendait hommage au merveilleux esprit dont il ne faisait alors qu'entrevoir la puissance; il lui concède de l'agrément et point de grâce, du prestige et point de charme, de l'éclat et point de majesté. En un mot, il ne lui a pas encore été permis de comprendre l'œuvre de Voltaire.
Cinquante-quatre ans après, il portera un antre jugement à l'occasion du centenaire de l'immortel auteur de l'Essai sur les mœurs, et il gloriliera celui <i qui fit la guerre du juste contre l'injuste, la guerre pour l'opprimé contre l'oppresseur, la guerre de la bonté, la guerre de la douceur; celui qui a eu la tendresse d'une femme et la colère d'un héros, qui a été un grand esprit et un immense cœur ». Ces dilTérences d'opinion se doivent souligner à chaque occasion, et Victor Hugo a pris soin de les rappeler maintes fois, de mettre franchement en lumière les contradictions, plutôt superficielles que radicales, de sa vie, et de montrer par quels rapports mystérieux et intimes les idées, divergentes en apparence, se rattachent à la pensée unique et centrale qui s'est peu à peu dégagée du milieu d'elles et qui a fini par les résorber toutes.
Il faut, selon lui, quand on est un écrivain consciencieux, « faire ces sortes d'examen de conscience avec bonne foi et candeur ».
Comment, et par quelles séries d'expériences successives, s'est-il demandé, le royaliste est-il devenu révolutionnaire? Gela pourrait s'appeler Histoire des ricolutions intérieures d'une opinion politique honnête.
Cette révolution intérieure, cette transformation de croyances, se déduira logiquement des faits, car la vie de Victor Hugo est bien réellement le symbole abrégé du progrès humain; « à chaque échelon qu'on a franchi on a dû payer d'un sacrifice matériel son accroissement moral, abandonner quelque intérêt, dépouiller quelque vanité, renoncer aux biens et aux honneurs du monde, risquer sa fortune, risquer son foyer, risquer sa vie ». Aussi, de ce labeur accompli, lui est-il permis d'être fier.
Si, dans ses études critiques de 182i, il montrait quelque sévérité pour Voltaire, en revanche, il ne marchandait point les louanges à son illustre ami, Lamennais, qui venait de publier V Essai sur l'indif[ércnce en matière de religion. Victor Hugo dit alors de l'abbé Fr. de Lamennais, que ce prêtre vénérable semble n'avoir rencontré la gloire qu'en passant, mais qu'il parvint, dès ses premiers pas, au sommet de l'illustration littéraire. 11 ajouta : « Cet écrivain majestueux et passionné, simple et magnifique, grave et véhément, profond et sublime, s'adresse au cœur par toutes les tendresses, à l'esprit par tous les artifices, à l'âme par tous les enthousiasmes... On a adressé à cet auteur une foule de reproches que chacun en particulier aurait dû adresser à sa conscience. Tous les vices qu'il veut chasser du cœur humain crient comme les vendeurs