‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 44 sur 198 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

M. de La Rochefoucauld, directeur des Beaux-Arts, qui avait fait la liste et qui portait un grand intérêt au jeune poëte, se permit de s'étonner, et le monarque répondit que les noms étaient trop illustres pour être traités comme les autres et méritaient un rapport à part, une promotion particulière.

Le brevet que reçut Victor Hugo était accompagné d'une épître officielle du comte de La Rochefoucauld et d'une lettre charmante du secrétaire du comte, M. de Beauchesne, esprit délicat, cœur loyal et poëte distingué.

En arrivant à Blois le fds, qui dans la diligence avait composé la ballade des Deux Archers, se jeta au cou de son père et lui montra, joyeusement ému, les précieuses missives.

Alors le général alla détacher d'un de ses uniformes son ruban noblement gagné sur les champs de bataille, et il l'attacha lui-même sur la poitrine de son enfant.

Quelques jours heureux s'écoulèrent dans l'humble demeure du soldat de l'empire, dans cette maison

Qu'on voit bâtie en pierre el d'ardoises couverte, Blanche et carrée au bas do la colline verte, Et qui, fermée à peine aux regards étrangers. S'épanouit charmante entre ses deux vergers :

C'est le toit de mon père,

C'est ici qu'il s'en vint dormir après la guerre.

Cette visite resserra les liens d'amitié de la famille, mais elle fut de courte durée. Le jeune homme n'était point détaché de la royauté; il avait foi dans les promesses libérales du successeur de Louis XVIII, dans les affirmations de ce prince qui voulait, au moment de son avènement, non seulement des réformes, mais encore l'abolition de la censure !

Victor Hugo reçut à Blois une invitation de Charles X, qui désirait le voir assister à son sacre à Reims. Il partit sans hésitation, laissant sa femme et sa fille.

11 fit le trajet de Paris à Reims, trajet qui dura quatre jours, en compagnie de Charles Nodier. Les incidents de ce voyage ont été relatés par M'"" Victor Hugo, nous ne les reproduirons pas ; rappelons seulement que si le poëte trouva la cérémonie du sacre très belle, il fut choqué de ce que le roi, dans la cathédrale, se courba, conformément au cérémonial, aux pieds de l'archevêque.

Une semblable solennité semblerait aujourd'hui ridicule. Mais ce sacre de Charles X a du moins fourni h Gérard le sujet d'un tableau remarqualjle, dans lequel n'est pas reproduite la raideur de personnages vêtus de costumes trop superbes et d'ordinaire groupés dans des altitudes compassées.

Tous les souverains furent représentés par leurs ambassadeurs dans cette fête, à laquelle assista la duchesse d'Orléans, et qui fut la cause d'une mesure

de clémence en faveur des condamnés politiques. Armand Carrel profita de cette amnistie pour rentrer en France.

Victor Hugo trouva Lamartine à Reims ; les deux poètes payèrent royalement l'invitation royale; l'un, qui avait déjà célébré en même temps, mais mieux que Chateaubriand, les funérailles de Louis XVIH, fit l'Ode à Charles X, et l'autre le Chant du sacre.

Ils achevèrent de se bien connaître. Lamartine rappela à son émule la promesse qu'il lui avait faite d'aller à Saint-Point, et celui-ci s'engagea à tenir promptement sa parole.

Nodier fut du voyage. Chacun des deux amis était accompagné de sa famille. Victor Hugo avait placé dans sa berline le berceau de sa fille.

Une fois cà Màcon, on trouva l'occasion favorable pour aller visiter les Alpes, et il fut convenu qu'on couvrirait les frais de cette pérégrination à l'aide d'un volume fait en commun.

Un livre signé de Lamartine, de Victor Hugo et de Charles Nodier, c'était un succès assuré, et on trouva aussitôt un libraire, qui eut le tort de se ruiner avant la publication projetée. Mais Victor Hugo en avait écrit sa part et raconté ses impressions de Sallenches à Chamonix.

Pittoresque, saisissant, rempli d'épisodes tantôt charmants et tantôt dramatiques, de descriptions exactes et colorées, ce récit parut plus tard dans la Revue des Deux Mondes et a été reproduit par M"' Hugo.

Au retour de cette pérégrination au Mont-Blanc, en janvier 1826, les travaux recommencèrent.

Une nouvelle édition des Odes, séparées des Ballades par une division marquée, affirma dans la préface le principe de la liberté littéraire. L'heure est proche oîi la littérature française se va transformer, et l'écrivain expose ses croyances.

11 ne comprend pas pourquoi, à propos des productions littéraires, on entend parler tous les jours de la dignité de tel genre, des convenances de tel autre, des limites de celui-ci, des latitudes de celui-là.

Il ne s'explique pas ces distinctions et trouve que ce sont là des mots sans aucun sens, car, à son avis, ce qui est réellement beau et vrai est beau et vrai partout, et les œuvres de l'esprit sont simplement bonnes ou mauvaises.

Toutefois, ajoute-t-il, on ne doit pas conclure que cette liberté doive produire le désordre; « la liberté ne doit jamais être l'anarchie, l'originalité ne peut, en aucun cas, servir de prétexte à l'incorrection. Dans une œuATe littéraire, l'exécution doit être d'autant plus irréprochable que la conception est plus hardie. »

Ces paroles si sages, si pacifiques ne sauraient être considérées aujourd'hui comme une déclaration de guerre; mais au moment où elles se firent entendre, elles excitèrent les cris de rage des partisans de la vieille littérature, qui se traînaient dans les sentiers poudreux de la routine et de l'imitation.

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