CHAPITRE XI
auxquels il a consacré, clans son Joseph Delonne, une pièce de vers émue dont voici la dernière stroplie :
Ils étaient grands et bons. L'amèro jalousie Jamais chez eux n'arma le miel de poésie
De FOn gr^le aiguillon.
Et jamais, dans son cours, leur gloire éblouissante Ne brûla d'un dédain l'humble fleur pâlissante,
Le bluot du sillon.
Avant de se jeter tête baissée dans la grande mêlée romantique, Sainte- Beuve, qui débuta comme il devait finir, par la critique, avait fait ses réserves sur les Odes et Dalhides. 11 avait constaté chez Victor Hugo une inspiration première, constamment vraie et profonde, en regrettant des comparaisons outrées, des ralTnipmi^nts d'analyse et des incidences prosaïques au milieu de la plus éclatante poésie.
Victor Hugo, qui toujours a déclaré que ses œuvres appartenaient à la en tique, ne se montra point fâché d'un semblable jugement et bientôt il devint l'ami du jeune journali ste.
Les détails du coniniencement de cette amitié d'assez courte durée se trouvent dans une lettre fort peu connue écrite par Saime-Beuve à la fin de sa vie,
(I J'ai connu Victor Hugo avant les Orientales, dit-il. J'étais entré critique au Globe, sous M. Dubois, dès 1826 et ]8'27. J'y fus chargé d'y rendre compte des Odes et Ballades, sans connaître l'auteur que de nom. Je fis deux articles. Victor Hugo vint à cette occasion pour me remercier; nous étions voisins, rue de Vaugirard, à deux portes près, sans le savoir (lui au numéro 90, moi au numéro 9Zi). Je trouvai son nom, n'étant pas chez moi. Le lendemain j'al'ai lui rendre sa visite, et de là une prompte intimité. Je lui confiai des vers que j'avais fiardés jusque-là iii petto, sentant que le milieu du Clobe était plutôt criti(|uc que poétique. On était très raide dans ce coin-là ; je l'étais aussi alors. Je ne me serais pas fait présenter pour tout l'or du monde à un poëte dont j'avais à juger les œuvres. J'avais dès ce moment le signe et la marque du critique. Il y eut quelques années d'oubli et de suspension de cette faculté... »
Ce dernier aveu est précieux à retenir. En effet, Sainte-Beuve entra avec foi dans le mouvement romantique, se montra un néophyte plein d'ardeur, et, une fois rallié, il alla plus loin que le maître et exagéra sa manière. Plus tard, il brûla ce qu'il avait adoré; il s'excusa d'avoir passé par le monde de Victor Hugo, affirmant avec une superbe vanité qu'il avait eu seulement l'air de s'i/ fondre.
Nous aurons à juger sévèrement, non pas l'apostasie littéraire, mais l'ingratitude et le caractère odieux de Sainte-Beuve, qui, comme on sait, en 1S27, recherchait l'amitit' et les conseils de Victor Hugor à qui il lisait Joseph Delorme et les Consolations.
A cette époque, le poëte songeait au théâtre ; la révolution poétique était
pour ainsi dire faite, mais la révolution dramatique restait tout entière à faire.
M. Tayior était en ce temps-là commissaire royal à la Comédie française- 11 avait écrit avec Charles Nodier, en 1821, une traduction de Bertram, -pièce de Malhurin, le célèbre auteur dramatique irlandais, l'ami de Walter Scott et de Byron. Cette tragédie avait eu à Londres, en 1814, un succès sans précédent; la traduction fut jouée deux cents fois à Paris.
M. Tayior, ancien aide de camp du général d'Orsay, avait pris sa retraite avec le grade de chef d'escadron. Nature ardente, énergique, il devait s'occuper de l'art avec passion jusqu'à la fin de sa longue et noble existence, si bien remplie. Familiarisé avec les hardiesses de la littérature anglaise, indépendant, ennemi de la routine, professant une grande largeur d'idées et une impartialité complète au milieu des querelles littéraires, il eut l'honneur de favoriser aux romantiques l'accès de la première scène française.
Ce fut lui qui, le premier, demanda à Victor Hugo pourquoi il ne s'occupait pas de théâtre.
— J'ai commencé, répondit le poëte, un drame sur Cromwell.
Un seul acteur pouvait alors jouer le rôle de Cromwell; c'était Talma. M. Tayior réunit, dans un dîner, Talma et Victor Hugo qui s'entretinrent Ion guement.
Le célèbre tragédien, déjà vieux et sur le point de mourir, se plaignit avec amertume de sa profession. Sans doute il admirait la tragédie à laquelle il devait sa réputation, mais il n'avait cessé de désirer autant de gi-andeur avec plus de réalité. Il rêvait de représenter des rois qui fussent \'es hommes, d'exprimer des souffrances vraiment humaines. Il demandait des œuvres nouvelles; il réclamait Shakespeare et on lui donnait Ducis ! Il en était réduit à chercher le réalisme dans le costume.
Il ajouta :
— Personne ne sait ce que j'aurais été si j'avais trouvé l'auteur que j'ai cherché. L'acteur n'est rien sans le rôle. Je mourrai sans avoir joué une seule fois. Vous, monsieur Hugo, qui êtes jeune et hardi, vous devriez me faire un rôle. Tayior m'a dit que vous faisiez un Cromwell. J'ai toujours eu envie de jouer Cromwell. Qu'est-ce que c'est que votre pièce? Ca ne doit pas ressembler aux pièces des autres.
— Ce que vous rêvez de jouer, répondit Victor Hugo, c'est justement ce que je rêve d'écrire.
Et il développa les idées qu'il comptait exprimer dans la préface du drame commencé.
Il dit qu'il entendait proclamer pour l'écrivain le droit de n'accepter en fait d'autre règle (jue sa propre fantaisie, et d'envisager toute chose à son point de vue pei'sonnel.
« La poésie a trois âges, dont chacun correspond à une époque de la société : l'ode, l'épopée, le drame. Les temps primitifs sont lyriques, les temps