CHAPITRE XI
antiques sont épiques, les temps modernes sont dramatiques. L'ode chante l'éternité, l'épopée solennise l'histoire, le drame peint la vie. Le caractère de la première poésie est la naïveté, le caractère de la seconde est la simplicité, le caractère de la troisième, la vérité. Les rapsodes marquent la transition des poètes lyriques aux poêles épiques, comme les romanciers la transition des, poètes épiques aux poètes dramatiques. Les historiens naissent avec la seconde époque ; les chroniqueurs et les critiques avec la troisième. Les personnages de l'ode sont des colosses : Adam, Gain, Noé ; ceux de l'épopée sont des géants : Achille, Atrée, Oreste ; ceux du drame sont des hommes : Hamlet, Macbeth, Othello. L'ode vit de l'idéal, l'épopée du grandiose, le drame du réel. Enfin cettre triple poésie découle de trois grandes sources : la Bible, Homère, Shakespeare.
« ... La société, en effet, commence par chanter ce qu'elle rêve, puis raconte ce qu'elle fait, et enfin se met à peindre ce qu'elle pense.
« ... La poésie de notre temps est donc le drame dont le caractère, le réel, résulte de la combinaison toute naturelle de deux types : le sublime et le grotesque, qui se croisent dans le drame comme ils se croisent dans la vie et dans la création. Car la poésie vraie, la poésie complète, est dans l'harmonie des contraires, cl (oui ce qui est dans la nature est dans Fart. »
Avec une éloquence et une précision remarquables, Victor Hugo développa cette page de sa préface ; Talma applaudit à ses théories, aux citations que fit le poète de son œuvre inachevée, œuvre qu'il promit de jouer. Il mourut quelques mois j)lus tard.
Victor Hugo n'ayant plus d'interprète développa son ouvrage eu sept mille vers, ce qui en rendit la représentation impossible.
Mais il put de la sorte étudier à son aise, et mettre bien debout, en lumière, une des plus grandes figures de l'histoire.
A sa suite, ainsi que l'a remarqué Alphonse Esquiros, nous entrons dans l'intérieur de Crotnitell; nous épions chaque idée qui passe dans les yeux et sur le front du protecteur de la république d'Angleterre, de ce génie étrange, mélange extraordinaire de grandeur et de bassesse, de désirs despotiques et d'amour de la liberté, de foi et d'hypocrisie; nous l'entendons prier, rire, dicter un arrêt de mort; nous sondons toutes les plaies vives et saignantes de son cœur ; enfin nous l'avons tout entier dans ce grand coup de pinceau :
Croinwell, un AUila lait par Slacliiavol!
Ainsi la puissance du génie dramatique anime et fait revivre un héros ; elle initie la foule aux secrets d'un cœur plus grand que les autres cœurs ; elle éclaire les profondeurs d'une conscience i elle fait des fouilles dans une âme humtiine afin de mettre à nu des passions qui deviennent l'objet d'un enseignement fécond et attachant.
Victor Hugo a pris soin d'analyser lui-même son ouvrage, d'expliquer son intention en ces termes :
« Il y a surtout dans la vie de Gromwell une époque oii ce caractère singulier se développe sous toutes ses formes. Ce n'est pas, comme on le croirait au premier coup d'œil, celle du procès de Charles h', toute palpitante qu'elle est (l'un intérêt sombre et terrible ; c'est le moment où l'ambitieux essaya de cueillir le fruit de cette mort. C'est l'instant où Gromwell, arrivé à ce qui eût été pour quelque autre la sommité d'une fortune possible, maître de l'Angleterre, maître de l'Europe par ses flottes, par ses armées, par sa diplomatie, essaye enfin d'accomplir le premier rêve de son enfance, le dernier but de sa vie, de se faire roi. L'histoire n'a jamais caché plus haute leçon sous un drame plus haut. Le protecteur se fait d'abord prier ; l'auguste farce commence par des adresses de communautés, des adresses de villes, des adresses de comtés, puis c'est un bill du Parlement. Cromwell, auteur anonyme de la pièce, en veut paraître mécontent ; on le voit avancer la main vers le sceptre et la retirer ; il s'approche à pas obliques de ce trône dont il a balayé la dynastie. Enfin, il se décide brusquement ; par son ordre Wesminster est pavoisé, l'estrade est dressée, !a couronne est commandée à l'orfèvre, le jour de la cérémonie est fixé. Dénouement étrange! C'est ce jour-là même, devant le peuple, la milice, les communes, dans cette grande salle de Westminster, sur cette estrade dont il comptait descendre roi, que, subitement, comme en sursaut, il seml)le se réveiller à l'aspect de la couronne, demande s'il rêve et que veut dire cette cérémonie, et, dans un discours qui dure trois heures, refuse la dignité royale. — Pourquoi!... Nul document contemporain ne l'explique. Tant mieux ; la liberté du poëte est plus entière, et le drame gagne à ces latitudes que lui laisse l'histoire. On voit qu'il est immense et unique; c'est bien là l'heure décisive, la grande péripétie de la vie de Cromwell. C'est le moment où sa cliimère lui échappe, où le présent lui tue l'avenir, où, pour employer une vulgarité énergique, sa destinée raie.
(1 Tout Cromwell est en jeu dans cette comédie qui se joue entre l'Angleterre et lui. — Voilà donc l'homme, voilà donc l'époque qu'on a tenté d'esquisser dans ce livre. »
La pièce fut publiée à la fin de l'année 1827.
On discuta beaucoup plus sur la préface que sur le poëme. C'est qu'en effet, cette préface contenait une poétique nouvelle ; elle est un des grands événements littéraires de ce siècle.
Le poëme a une forme neuve, hardie, et contient mille beautés ; les vers offrent d'audacieux et superbes enjambements, mais la préface est un manifeste éclatant, qui expose les règles de l'art dramatique moderne, impitoyablement. a dit un classique.
Dans sa déclaration de principes, Victor Hugo, se faisant critique pour les besoins de sa cause, renverse, à l'aide d'arguments spirituels autant que