CHAPITRE XI
brillants et solides, l'échafaudage des règles arbitraires qui voulaient qu'on coulât toutes les pensées dans un même moule. Il s'égaye aux dépens d'une semblable prétention.
Réformateur, il part de ce point : Le drame est un miroir où se réfléchit la nature ; un foyer d'optique où tout doit et peut se réfléchir, tout ce qui existe, dans le monde, dans l'histoire, dans la vie, dans l'homme.
Avec sa baguette magique, l'art feuillette les siècles, feuillette la nature, interroge les chi'oniques, s'étudie à reproduire la réalité des faits, surtout celle des mœurs et des caractères. Rien ne doit être négligé ni abandonné.
Ce programme est tracé d'un bout à l'autre avec la vigueur de touche qui caractérisait déjà le puissant esprit du jeune maître, et, remarque utile à faire, il renferme toutes les théories que les prétendus chefs de l'école réaliste et naturaliste ont prétendu inventer ces temps derniers. Non seulement Victor Hugo veut qu'on s'occupe du beau, mais encore du vulgaire et du trivial, toute figure devant être ramenée à son trait saillant le plus individuel et le plus précis.
Les naturalistes, comme on voit, n'ont rien découvert, ils ont répété simplement ce qui, depuis 1830, est considéré comme une loi, comme une règle, comme un droit acquis à l'écrivain; ils ont, sans motif, occupé le public d'une querelle inutile autant que bruyante.
Longtemps avant eux le chef du romantisme pensait et écrivait que la nature allie le drame à la comédie et que le poète ou l'auteur dramatique a mission de représenter la nature : il doit donc laisser à Cromweli ses bouffons et à Henri IV ses jurons, montrer la faiblesse dans le héros et dans le tyran des retours d'immanité, mêler les pleurs aux sourires, mettre le beau à côté du laid, et à côté de l'âme la bête, parce que la vérité le veut ainsi.
Et Victor Hugo va plus loin encore dans la préface fameuse. Il dit qu'une langue ne se fixe pas, que la langue française n'est pas fixe et ne se fixera pas plus que les autres. « La langue de Montaigne n'est plus celle de Rabelais, celle de Pascal n'est plus celle de Montaigne, celle de Montesquieu n'est plus celle de Pascal. Chacune de ces quatre langues, prises en soi, est admirable parce qu'elle est originale... Toute époque a ses idées propres, il faut qu'elle ait aussi les mots propres à ses idées... Nos Josué littéraires crient à la langue de s'arrêter; les langues et le soleil ne s'arrêtent plus. Le jour où elles se fixent, c'est qu'elles meurent... L'écrivain peut donc oser, hasarder, inventer son style; il en a le droit... », mais à la condition de bien écrire, car « Racine contient Vaugelas » .
Et il réclame pour le vers, qui ne saurait faire la petite bouche, la même liberté que pour la prose. Il rend un respectueux honmiage à Corneille, à Racine, à Molière, aux maîtres des temps passés qu'on lui opposait. Ces hommes étaient de grands poêles; ils étaient môme, ainsi que la justement observé Théodore de Banville, des géants, des créatures surhumaines ; mais c'est à force
de génie qu'ils ont fait des chefs-d'œuvre immortels, car la versillcation comme ils la savaient, (( l'art dont ils se servaient était si mauvais qu'après les avoir gênés et torturés tout le temps de leur vie, il n'a pu, après eux, servir utilement à personne, tandis que, grâce à Victor Hugo et à ses disciples, l'outil que nous avons à notre disposition est si bon, qu'un imbécile même, à qui on a appris à s'en servir, peut, en s' appliquant, faire de bons vers' ».
Enfin, dans la préface de Cromwell sont répudiées deux des trois unités consacrées par les classiques : V uni té de lieu, qui est absurde et contraire à la vraisemblance ; Vunité de temps, qui est grotesque, parce qu'elle veut encadrer de force une action dans les vingt-quatre heures. Une seule unité est reconnue juste : Y unité d'action, qui exclut les deux autres, parce qu'elle résulte de ce fait : l'œil ni l'esprit humain ne sauraient saisir plus d'un ensemble à la fois ; cela était également l'opinion de Gœthe, qui n'admettait que l'unité d'ensemble, dus fasscliche.
« Il serait trop extraordinaire, disait Nodier, appréciant dans la Revue de Piiris les idées de ce manifeste, que la liberté étant à peu près universellement reconnue bonne, on l'intprdît exceptionnellement à celle de nos facultés qui en est la plus altérée, à l'imagination. »
On devine quelles polémiques ardentes, passionnées, excitèrent de telles affirmations qui jetaient bas un édifice considéré comme éternel. Nous aurions besoin d'un volume pour résumer seulement les brochures et les feuilletons dans lesquels le révolutionnaire fut pris violemment à partie. Jamais la méchanceté, la sottise hargneuse, ne se donnèrent semblable carrière.
« Ces bizarreries, imprimait avec componction la Gazette de France, n'ont rien de sérieux au fond : elles ont même un côté plaisant dont on s'amuserait si elles étaient présentées avec talent; il faut être doué de quelque force pour s'attaquer à des géants, et lorsqu'on entreprend de détrôner des écrivains que A&^ générations tout entières sont convenues d'admirer , i\ faudrait les combattre avec des armes, sinon égales, du moins dans un style assez élégant et assez pur pour montrer qu'on les comprend et que ce n'est pas uniquement par impuissance qu'on s'attaque à eux ; mais quel tort peut-on espérer leur faire quand on écrit comme V auteur de la préface dont nous parlons ?... »
Ce mot de la fin suffit à peindre la rage des classiques.
Victor Hugo eut à subir une tempête de sarcasmes et de quolibets.
Cependant, s'il y eut attaque virulente, il y eut défense chaleureuse.
Dans le Globe, journal modéré et juste-milieu, comme on disait en ce temps-là, M. de Rémusat écrivit un jugement sensé, résumant cette opinion de Voltaire : La querelle des anciens et des modernes est une question encore pendante.
D'autres feuilles, plus hardies, exprimèrent leur enthousiasme, et la