‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 57 sur 198 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

de ses scènes n'ont pas une rature sur le manuscrit. La main court sur le papier, traduisant l'inspiration, obéissant au créateur.

Quatre mois et demi après la représentation de Henri III, le 1" juin 1829, il pensa qu'il était prêt à écrire Miirion de Lorme et il se mit à l'œuvre ; le 19 juin, les trois premiers actes étaient terminés; le 20, il commença le quatrième, qui lui demanda vingt-quatre heures pendant lesquelles il ne dormit ni ne mangea; le 2i juin l'œuvre fut achevée; enfin, le 27, il y mit la dernière main.

Le poëte, cette fois , avait voulu faire un drame jouable, car il avait reconnu que Cromivell était impossible à mettre à la scène. Le bruit s'en répandit aussitôt et il résolut, après quelques hésitations, à lire son drame chez Devéria.

L'assistance était nombreuse quand commença la lecture que voulut entendi-e toute la pléiade : Taylor, de Vigny, Emile Descliamps, Sainte-Beuve, Soumet, Boulanger, Beauchesne, Alexandre Dumas, Balzac, Eugène Delacroix, Alfred de Musset, M'"' Tastu, Villemain, Mérimée, Frédéric Soulié, etc., etc.

La pièce, qui s'appelait alors Un Duel sous Richelieu, fut acclamée par cet auditoire, qui, à tous les points de vue, valait mieux qu'un parterre de rois.

Dumas, qui jamais ne porta envie à personne, manifesta l'enthousiasme le plus siwcère.

« J'écoutais, a-t-ii raconté plus tard, avec une profonde admiration mêlée cependant de quelque tristesse; je sentais que j'étais loin de cette forme-là... J'étais près de Taylor.

(( Au dernier vers de la pièce il se pencha vers moi.

« — Eh bien, me demanda-t-il, que pensez-vous de cela?

« — Je dis que nous sommes tous flambés si Victor n'a pas fait aujourd'hui sa meilleure pièce; seulement je crois qu'il l'a faite parce qu'il y a dans Marion de Lorme toutes les qualités de l'homme mûr et aucune des fautes du jeune homme.

H Je félicitai Hugo bien sincèrement, bien consciencieusement; je n'avais jamais rien entendu de pareil à ces vers; j'étais écrasé sous la magnificence de ce style, moi à qui le style manquait surtout. On m'eiit demandé dix ans de ma vie en me promettant qu'en échange j'atteindrais un jour à cette forme, je n'eusse point hésité, je les eusse donnés à, l'instant même. »

Mais une chose blessait profondément ce brave Dumas, c'était que Didier marchât à la mort sans pardonner à Marion. Il se joignit à Mérimée et à Sainte- Beuve pour solliciter le pardon de la courtisane réhabilitée par son amour, et il l'obtint.

Nous sommes tenté de dire, c'est dommage; à notre avis, l'idée première du poëte était plus puissante et plus logique. L'amour vrai, l'amour sincère peut certes faire pardonner à celles qui ont beaucoup aimé, mais il ne saurait les réhabiliter et Didier n'a qu'une excuse à son pardon, c'est qu'il va mourir.

Il sait qu'il ne pourrait vivre auprès de celle qui, dans deux vers supprimés aux représeatations, par crainte du pudiboiidage public, s'écriait :

Faire au premier venu

l'our y dormir une heure offre de mon sein nu !

Il comprend qu'il n'est pas possible d'aimer une femme avilie, quand on se nomme Didier et qu'on est l'incaruaiion de l'honneur ; que la courtisane se ment à elle-même en disant :

Fût-ce pour le sauver redevenir infâme, Je ne le puis ! — Ton souffle a relevé mon àme. Mon Didierl près de loi rien de moi n'est resté, Et ton amour m'a fait une virginité !

Certes, elle croit cela à l'heure terrible où elle va être séparée pour toujours de l'être qu'elle chérit sincèrement et cette illusion superbe lui est permise, mais ce n'est qu'une illusion, une espérance de désespérée.

Le poëte a eu raison de se plaindre que ces quatre vers, comme les deux qui les précèdent, aient été sacrifiés aux susceptibilités inqualifiables de la portion la moins respectable du public qui devrait être pénétré de la pureté sereine de l'art et savoir écouter des paroles chastes avec de chastes oreilles; son devoir strict était d'écrire ce que pensait Marion affolée par la passion, de se faire l'écho de son rêve d'un jour. Le génie a tous les droits.

Marion, d'après le jugement de M. Auguste Vacquerie, a vu un honnête homme qui cherchait une femme impossible et elle a généreusement entrepris de la lui donner. Soit. — Seulement l'entreprise est vaine et Didier, inflexible, eiit peut-être paru plus grand. L'échafaud, nous le répétons, explique seul sa clémence. — Lui sauvé, quel lendemain!

.Non, jamais le repentir n'égalera l'innocence et la vertu. Il ne faut pas insulter les femmes qui tombent, mais il n'en faut pas faire les pareilles de celles qui ne tombent pas et laisser briller à leurs yeux la récompense possible de la débauche.

Marion châtiée, malgré son héroïsme et son repentir, nous eiit évité peutêtre des sensibleries heureusement démodées aujourd'hui, mais qui dépravèrent le goût pendant longtemps et qui prêtèrent aux Dames aux caniiiias et aux Mi7nis de la vie de bohème un intérêt qu'elles ne méritent point.

Quoi qu'il en soit, l'émotion produite par la lecture de Marion de Lorme se répandit dans Paris. Les membres du Cénacle s'en furent en tous lieux exprimer leur admiration. Emile Deschamps passant le soir devant le Théâtre- Français lut sur l'aûlche : Britannicus. — Ils vont jouer cela! fit-il avec un sourire de pitié et en haussant les épaules.

DONA SOL dans Ilernani,

Les directeurs de lliéàire accoururent dans la maison du jeune auteur dramatique.

Le premier qui se présenta fut M. Harei, directeur de l'Odéon.

En entrant, il aperçut le manuscrit, et, s'emparant d'une plume, écrivit sur la première page : « Pièce reçue au théâtre de l'Odéon, le 14 juillet 1S29, »

Victor Hugo, arrivant sur ces entrefaites, fit observer à Harel que JL Taylor avait réclamé l'œuvre pour la Comédie-Française, et que M"° Mars jouerait Jlarion.

Harel se relira, non sans insister sur sa prise de possession.

Deux jours plus tard M. Crosnier, régisseur général de la Porte-Saint- Martin, se présenta de la part de son directeur, M. Jouslin de Lassalle.

11 trouva Victor Hugo dans le salon, et, ne s'imaginant pas que ce jeune homme imberbe pût être l'écrivain célèbre, le poëte autour duquel il se faisait tant de bruii depuis plusieurs années déjà, il lui demanda s'il pouvait parler à son père.

Le poète répondit que son père était mort depuis un an et que c'était sans doute au fils que le visiteur avait l'intention de parler.

M. Crosnier, après s'être confondu en excuses, expliqua le motif qui l'amenait. 11 réclamait Marion de Lo'rme pour la Porte-Saint-Martin. Victor Hugo, en souriant, lui montra l'engagement d'Harel qui déjà était venu trop tard.

— Bahl répondit Crosnier, sait-on jamais d'avance où une pièce sera jouée. Permettez-moi de signer à mon tour. Il se peut que le dernier venu soit, en dépit des probabilités, le plus heureux des trois concurrents. Je m'inscris donc, si vous le voulez bien. Et il s'inscrivit. Les événements devaient donner raison à ce curieux pressentiment. Deux ans plus tard, M. Crosnier faisait représenter Marion de Lonne sur son théâtre.

Cependant, après une réception enthousiaste, les répétitions du drame commencèrent immédiatement à la Comédier-Fançaise pendant l'été de 1S20. M"" Mars était chargée du rôle de Marion, Firmin de celui de Didier; Joanny interprétait le personnage de Nangis, Menjaud, Saverny, etc.

Déjà la mise en scène se réglait, les décors s'achevaient, tous les rôles étaient sus, lorsque soudain le bruit se répandit que la censure s'opposait à la répétition de la pièce.

Éternels courtisans du pouvoir auquel ils doivent leurs places inutiles, les censeurs donnaient, pour motiver leur veto, cette raison que le quatrième acte faisait du roi Louis XHI un prince ridicule, faible, cruel, superstitieux; et les censeurs, qui ont été, sont et seront toujours aussi prudents que grotesques, ajoutaient qu'une telle peinture prêterait aisément à la malignité publique et amènerait des comparaisons désagréables pour Sa Majesté Charles X.

M. Taylor, qui savait son monde, avait manifesté à cet égard quelques craintes; mais le poëte, à juste raison, s'était opposé à supprimer une peinture

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