‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 58 sur 198 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

liislorique d'une vérité saisissante, d'une exactitude absolue, à remanier un acte qui ;ï lui seul est un chef-d'œuvre.

Sachant que parfois avec de l'énergie on se peut tirer des grilTes des censeurs eux-mêmes, se souvenant que le Ilûnri 111 de Dumas- avait été interdit d'abord, puis autorisé à la suite d'une protestation hardie, Victor Hugo alla voir M. de Martignac.

Ce ministre, sur le point de tomber à cause de ses tendances trop libiralc's, passait alors pour un ami des lettres, pour un homme d'Etat indépendant : il protégeait Casimir Delavigne et Scribe dont il avait été le collaborateur ; mais aller plus loin que Scribe et que Casimir Delavigne, cela lui paraissait grave et même impossible.

11 reçut 1res froidement l'auteur de Marion de Lorme et maintint le refus d'autorisation. Un aïeul de Charles X était en cause ; Charles X, seul, avait le droit de se prononcer.

Victor Hugo alors, supplié par M. Taylor, demanda une audience royale et dut se résoudre à endosser l'habit à la française et à mettre l'épée au côté; ce travestissement éiait nécessaire pour aborder un roi de France, en 1829.

Après avoir longtemps attendu dans l'antichambre du palais de Saint- Gloud, le poète fut introduit dans le salon d'audiences et affirma au roi ce qu'il n'a jamais cessé d'affirmer à tous, c'est-à-dire que dans sa bonne foi d'artiste il avait voulu peindre Louis XIII et non tel de ses descendants.

Plus tard, dans une pièce de vers bien connue, il a raconté lui-même cette entrevue et commenté les raisons politiques et liLléraires qui le firent condamner sans appel :

Or, entre le poule et le vieux roi courbé,

De quoi s'agiss;iii-il? D'un p.iuvro ange tombe

Dont l'amour refaisait l'àmo avec son baleine :

De Marion, lavée ainsi que Madeleine,

Qui boitait et traînait son pas estropié,

La Cl nsure, serpent, l'ayant mordue au pied.

Et Charles X, hésitant, répondait qu'il ne fallait pas remuer .son ancêlre mort dans sa tombe, que

d'une comédie

Peut jaillir l'étincelle anx livides rayons Qui met le feu dans l'ombre aux ro\olutions!

11 trouvait, prêt à chercher le salut dans la répression de la liberté, prêt à chasser M. de Martignac pour confier les destinées du trône au ministère Polignac, de lugubre mémoire, il trouvait que tout s'en allait dans trop de liberté; qu'il était temps,

après quinze ans d'épreuve,

De relever la digue et d'arrêter 'e lleuve.

En vain le poëte, remplissant sa mission d'avertisseur, de prophète, lui dit :

. . . que les temps ont des (lots souverains; Oue rien, ni ponts Iiardis, ni canaux souterrains, Jamais, excepté Dieu, rien n'arrôte et ne dompte Le peuple qui grandit ou l'Océan qui monte.

En vain il rappela que sous Louis XIV Racine était heureu.x et Molière était libre. Charles X, arrivé à cette heure où Ton n'écoute ni les conseils ni les prophéties, se montra poli, aimable, gracieux; il alla même jusqu'à s'excuser ; mais, en fin de compte, il maintint le refus et la pièce ne fut pas jouée pendant son règne.

Le roi, voulant indemniser l'auteur dramatique, porta sa pension, qui était de 2,000 francs, à 6,000 francs.

Sans hésiter une minute, le poëte répondit au monarque par un refus péremptoire.

Ce refus excita la verve des journaux ministériels, indignés qu'un homme de lettres eût assez de fierté et d'audace pour repousser un présent ofiért par une main souveraine. En revanche, les journaux de l'opposition approuvèrent hautement la conduite du poëte et quelques-uns des disciples du romantisme célébrèrent en vers cette noble action.

Nombreux sont les écrivains de talent, amis de Victor Hugo et chantres de sa gloire naissante; parmi ces oubliés du xix'' siècle, qui méritent d'être lus et relus, à côté d'Ernest Fouinet, de Dovalle, de Regnier-Destourbet, de Jean Polonius, d'Olric Gutiinguer, de Drouineau, de Théodore Carlier, de Jules de Saint-Félix et d'Arvers, dont un sonnet magnifique a survécu, il faut citer Fontaney, qui, lui aussi, adressa à Victor Hugo, le 19 août 1829, à propos de l'indemnité rejetée, un sonnet longtemps célèbre comme un des premiers sonnets parfaits produits par la nouvelle renaissance poétique.

Cette pièce a été retrouvée sur les marges du fameux Ronsard-Album dédié par Sainte-Reuve à l'auteur des Odes et Ballades.

Nous en détachons deux strophes qui marquent l'enthousiasme inspiré par le jeune maître.

Quoii sur ton char de gloire en te voyant passer, Par cet appât vulgaire ils pensaient te séduire, Et que dans ton chemin cet or qu'ils faisaient luire, Comme un pri\ de tes chants tu Tirais ramasser!

Majesté du génie, à toi le diadème Radieux, éternel! tu l'as conquis toi-même. Et tu sais le porter, et tu ne le vends pas!

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