CHAPITRE XII
Mais malgré les félicitations et les témoignages d'admiration, Marion de Lonne ne se pouvait jouer et M. Taylor, qui comptait sur cette pièce pour sa saison d'hiver, se lamentait et se désespérait.
— Nous n'avons rien dans nos cartons, répétait-il tristement.
Car il comptait pour rien dix ou douze pièces de M. Viennet, un Pertinax de M. Arnault, un Julien de M. de Jouy et une quinzaine d'autres œuvres de Delrieu ou de Lemercier.
Le voyant si découragé Victor Hugo lui dit :
— Nous sommes au mois d'août; vous ne comptiez pas commencer les répétitions de Marion avant le mois d'octobre; revenez me voir le 1" octobre.
M. Taylor vint à la date fixée et le poëte lui donna un manuscrit nouveau, Ilenumi.
Ce drame, commencé le 17 septembre, avait été terminé le 25, en une semaine.
Hcrnuni, reçu par acclamation, eut, comme Marion de Lonne, maille à partir avec la censure.
On a retrouvé le rapport signé par le baron Trouvé, surintendant des théâtres, et par les commissaires Brifaut, Chéron, Laya et Sauvo. Ce rapport, véritable monument de sottise, se termine ainsi :
« Quelle que soit l'étendue de notre analyse, elle ne peut donner qu'une idée imparfaite de Hernani, de la bizarrerie de cette conception et des vices de son exécution. Elle nous a semblé un tissu d'extravagances, auxquelles l'auteur s'efforce vainement de donner un caractère d'élévation et qui ne sont que triviales et souvent grossières. Cette pièce abonde en inconvenances de toute nature. Le roi s'exprime souvent comme un bandit, le bandit traite le roi comme un brigand. La fille d'un grand d'Espagne n'est qu'une dévergondée, sans dignité ni pudeur, etc. Toutefois, malgré tant de vices capitaux, nous sommes d'avis que, non-seulement il n'y a aucun inconvénient k autoriser la représentation de cette pièce, mais qu'il est d'une sage politique de n'en pas retrancher un seul mot. 11 est bon que le public voie jusqu'à quel point d'égarement peut aller l'esprit humain affranchi de toute règle en de toute bienséance. 1)
Malgré l'avis de la commission le baron Trouvé indiqua dans une note les corrections ou suppressions demandées par M. Rives. Il pensait qu'il convenait d'exiger :
1» Le retranchement du nom de Jésus, partout où il se trouve;
2° De substituer aux expressions insolentes et inconvenantes « Vous êtes un lâche, un insensé » adressées au roi, des mots moins durs et moins pénétrants ;
3° Changer le vers :
Crois-tu donc que les rois, a moi, mo soient sacrés!
/i° Supprimer ou clianijer co comnieiicetiient de vers : « Un niaurnis roi ». On peut rester, par réticence, sur la fin du vers précédent : » Hoi, don Cfirlos, vous êtes... » Mais on craindrait d'odieuses allusions à ce passage.
5° Remplacement de ces deux vers, dont le sens est trop amer et l'exprossion trop dure, en parlant dos courtisans :
Basse-cour où le roi, mendie sans piidcur, A lous ces affamés émielle la grandeur.
6" La tirade commençant par ce vers :
Pauvres fous (les rois), qui l'œil lier, le front haut, visent dr^'t A l'empire
Et se terminant par celui-ci :
Au nécromant du coin vont demander leur route,
qui n'est qu'une paraphrase du mot de Frédéric : « Dieu est du côté des gros bataillons, » semble devoir être retranchée à cause du ton général du couplet du Droit attaqué et de VÊrluifaud. Le sens et le commentaire tolérables de cette pensée se trouvent sulTisammeiU dans les vers qui précèdent ceux-ci. »
Un semblable document méritait d'être conservé par l'Iiistoire, car les censeurs, « qui ne surent jamais échapper à l'odieux que par le ridicule », eurent raison contre le poëtc et les vers signalés durent être changés pour la représentation.
M. Vitel, depuis académicien, et l'un des plus grands enthousiastes du premier drame joué de Victor Hugo, avait lu Ilcrnani dans les bureaux de la censure, au ministère de l'intérieur. A la fin de la lecture, le secrétaire du ministre formula ainsi son avis : « C'est stupide! »
Toutefois, on n'osa pas aller jusqu'à l'interdiction et la pièce entra immédiatement en répétitions. Le rôle de Ilernani fut confié à M. Firmin, celui de don Carlos à Michelot et celui de dona Sol à iM"'' Mars.
Ces répétitions, qui eurent lieu pendant le terrible hiver de 1829 à 1830, ne marchèrent point sans encombres. Les artistes du Théâtre-Français n'avaient qu'une médiocre sympathie pour la littérature romantique et M"" Mars ne cachait qu'à demi son dédain. Ses cinquante ans augmentaient sa maussaderie. De là des querelles dont le récit appartient à Dumas, le fidèle admirateur de Hugo.
Les choses se passaient à peu près ainsi :
« Au milieu de la répétition, M"' Mars s'arrêtait tout à coup.
— Pardon, mon ami, disait-elle à un de ses camarades, j'ai un mot à dire à l'auteur.
« Elle s'avançait jusque sur la rampe, mettait sa main sur ses yeux, et,
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quoiqu'elle sût très bien à quel endroil de l'orchestre était l'auteur, elle faisait semblant de le chercher. C'était sa petite mise en scène, à elle,
— M. Hugo, demandait-elle, M. Hugo est-il là?
— Me voici, madame, répondait M. Hugo en se levant.
— Ah! très bien! merci... Dite.s-moi, monsieur Hugo.
rOKlRAlT DALEXANUllli IJU.UAI:
— Madame !
— J'ai à dire ce vers-lii :
Vous ô;e3, mon lion, superbe et géiiéreuxt
« Oui, madame, Hernani vous di; :
Hélas! j'aime pourtant d'une amour bien profonde! Ne pleure pas... Mourons plutôt! que n'ai-je un monde, Je te le donnerais! je suis bien mallieureux!
et vous lui répondez :
Vous Otes, mon lion, superbe et généreux !
— Est-ce que vous aimez cela, monsieur Hugo?
— Quoi?
— Vous êtes, mon lion!...
— Je l'ai écrit ainsi, madame, donc j'ai cru que c'était bien.
— .Mors, vous y tenez, à votre lion?
— J y tiens et je n'y tiens pas, madame; trouvez-moi quelque chose de mieux et je mettrai cette autre chose à la place.
— Ce n'est pas à moi à trouver cela; je ne suis pas l'auteur, moi.
— Eh bien, alors, madame, puisqu'il on est ainsi, laissons tout uniment ce qui est écrit.
— C'est qu'en vérité cola me semble si drôle d'appeler M. Firmin, 7)ion lion!
— Ah! parce qu'en jouant le rôle de doua Sol, vous voulez rester M"' Mars; si vous étiez vraiment la pupille de Ruy Gomez de Sylva, c'est-à-dire une noble Castillane du xvi" siècle, vous ne verriez point dans Hei-nani M. Firmin ; vous y verriez un de ces terribles chefs de bande qui faisaient trembler Charles-Quint jusque dans sa capitale; alors, vous comprendriez qu'une telle femme peut appeler un tel homme son lion, et cela vous semblerait moins drôle !
— C'est bien! répondait de sa voix sèche la célèbre tragédienne. Puisque vous tenez à votre lion, n'en parlons plus. Je suis ici pour dire ce qui est écrit; il y a dans le manuscrit « mon lion! » je dirai : « mon lion! » moi... Mon Dieu, cela m'est bien égal! — Allons, Firmin!
Vous êtes, mon lion, superbe et généreux!
« Et la répétition continuait. »
Mais le lendemain la même scène se reproduisait. M"' Mars tenait à remplacer « mon lion » par « monseigneur ». Et puis survenaient d'autres chicanes, de nouvelles interruptions à tout propos.
A la fin l'auteur se fâcha, et, entendant être traité avec le respect qui lui était dû, il pria M"' Mars de lui rendre le rôle. Celle-ci, accoutumée au respect des écrivains de l'empire à genoux devant son talent, comprit à qui elle avait affaire. Elle garda le rôle et devint polie, promit de jouer comme personne ne pourrait jouer et tint parole quand l'heure du combat fut venue.
LES JK UNES-FBANCE FAISANT QUEUE A LA PORTE DV THEATRE-FRANÇAIS, LB JOUR DE LA PREUIÈRE REPRÉSENTATION o' UeriUini.