‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 61 sur 198 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

On surprit un classique qui, on ne sait comment, était parvenu, trompant la consigne la plus stricte, à se cacher dans un coin obscur du théâtre pendant une répétition. Son but, on le devine; cormaître la pièce à l'avance, en colporter çà et là des vers défigurés, s'efforcer, en ridiculisant l'œuvre, de la faire tomber à plat. Une parodie à'Hernani fut jouée au Vaudeville plusieurs jours avant la représentation au Théâtre-Français.

La censure elle-même, alliée à la cabale, abusa d'étrange sorte du manuscrit qui forcément lui avait été communiqué.

Ces manœuvres sont dévoilées dans un très curieux article du Journal des Débats daté du 24 février 1830, et qui prouve quelle foi il faut accorder à la parole de certains censeurs.

Un de ceux-ci, celui qui étudia Marion de Lorme à son point de vue, disait au poëte à cette époque : « Le censeur qui, méchamment, divulguerait les détails de l'ouvrage qu'il a censuré ne serait ni moins indigne ni moins odieux que le prêtre qui révélerait le secret de la confession. »

Malgré cette énergique affirmation, des indiscrétions furent commises, des vers furent publiés, la plupart travestis ou rendus grotesques ; or ces indiscrétions-là ne venaient pas du théâtre. Le poëte, sachant d'où partaient les coups, se plaignit au censeur incorruptible ; cet honnête homme lui écrivit une lettre que Victor Hugo, faisant preuve d'une générosité trop grande, n'a jamais voulu publier, mais dans laquelle se trouve le passage suivant :

« De quoi s'agit-il, monsieur? que vous ont dit vos espions? que j'ai révélé le secret de la comédie? que j'ai cité vos vers en les tournant en ridicule ? Eh bien ! quand cela serait? où est mon tort? Vos ouvrages sont-ils sacrés? Quant aux vers cités, ils ne sont pas au delà de trois. »

La jolie excuse ! Elle rappelle ces vieux vers du voleur pris sur le fait et qui se félicite dans Jodelle de n'avoir pris que trois louis d'or quand il avait un monceau à sa disposition.

L'honnête censeur avait toute honte bue.

Assister à la première d'IIernatii devint, on le comprend, l'unique préoccupation de « tout Paris ». Les plus petites loges se disputèrent avec acharnement.

M. Thiers, Benjamin Constant, quiconque s'intéressait aux lettres, écrivit à l'auteur pour solliciter des places.

La veille du jour fameux, au grand effroi des acteurs du Théâtre-Français, Victor Hugo refusa la claque. Non seulement les applaudissements de commande répugnaient à sa fierté, mais encore il se méfiait des claqueurs habituels des classiques. Ce n'est pas une des moindres curiosités de ces temps héroïques : plus d'un des chevaliers du lustre eût été capable, n'écoutant que sa passion, son amour des tragédies, de siffler au lieu d'applaudir.

Pour remplacer ces mercenaires douteux, la jeunesse lettrée vint s'olliir

d'elle-même, pleine d'une ardeur indescriptible, d'un dévouement à toute -'preuve.

Gérard de Nerval se chargea de recruter et d'enrégimenter cette jeunessa pour la soirée qui se préparait orageuse et menaçante.

I Gérard, écrivain délicat et charmant, nature loyale et vaillante, était reru par j Victor Hugo et jouissait justement de sa confiance. Il alla voir lui-même « les chefs de tribus », ceux dont il était sûr et qui devaient se charger de grouper autour d'eux des camarades solides. A son appel accoururent Petrus Borel, Balzac, Berlioz, Auguste Maquet, Préault, Jehan du Seigneur, Joseph Bouchardy et mille autres, résolus à répondre au cor d'Hernani, « à s'engager à sa suite dans l'àpre montagne du romantisme et à en défendre vaillamment les défilés contre les attaques des classiques ». De Nerval leur distribua des billets, de petits carrés de papier rouge au coin desquels était imprimé avec une griffe le mot espagnol hierro, qui signifie fer.

Le plus heureux, le plus fier, parmi les chefs de trilius choisis fut sans contredit Théophile Gautier qui depuis longtemps brûlait du désù- de combattre l'hydre du jJtTniqiiinistne.

L'aimalile poëte et le grand cœur!

Avec quel enthousiasme fanatique il exigea de ceux qu'il emmena avec lui le serment de ne faire aucun quartier aux Philistins! Avec quelle foi sans pareille il aimait celui à qui, tout jeune, il dit, comme Dante à Virgile : « Tu es mon maître et mon auteur! » Quelles pages émues, pleines de fougue, exubérantes et passionnées, il a consacrées à l'immortelle journée d'IJcritani et avec quelle ferveur il pressa sur sa poitrine la devise castillane hierro qui pour lui voulait dire : se montrer dans la lutte franc, brave et fidèle comme l'épée.

Une fois certain de pouvoir bien combattre, Théophile Gautier songea qu'il lui fallait un costume spécial. Point ne lui semblait décent de se montrer vêtu comme un bourgeois. Il médita longtemps, rêvant des pourpoints fantastiques, une armure féodale. Après de longues hésitations, Théophile Gautier, qui avait alors dix-neuf ans, résolut de se faire faire un gilet rouge. Il avait, a-t-il dit lui-même, ce goût particulier, l'amour du rouge, cette noble couleur déshonorée par les fureurs politiques, cette couleur qui est la pourpre, le sang, la vie, la lumière, la chaleur, et qui se marie si bien à l'or et au marbre, et cela était pour lui un vrai chagrin de la voir disparaître de la \ie moderne et même de la peinture.

Ilernani, pensa-t-il, est une occasion sublime pour réintégrer le rouge dans la place qu'il n'aurait jamais dû cesser d'occuper. Un jeune rapin à cœur de lion se doit faire le chevalier du rouge et secouer le flamboiement de la couleur odieuse aux grisâtres, sur un tas de classiques ennemis des splendeui"S de la poésie. Ces bœufs verront du rouge et entendront des vers d'Hugo!

Et, sa résolution prise, il fit venir son tailleur qui se nommait M. Gaulois.

Le tailleur fit d'abord d'honnétes objections : le gilet devait s'agrafer dans

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