‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 62 sur 198 · CHAPITRE XIll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIll

le dos et avait une coupe insolite ; ce n'était pas son alTaire. Gautier lui donna un patron en toile grise, dessiné, coupé et faufilé par lui-même; mais quand il montra l'étolTe en satin cerise ou vermillon de la Chine, M. Gaulois crut que son client avait perdu la raison.

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Le client tint bon et le gilet se fit.

Le reste du costume, décrit dans V Histoire du Ihmiunlisnie, se composait d'un pantalon vert d'eau très pâle, bordé sur la couture d'une bande de velours noir, d'un habit noir à revers de velours largement renverses, et d'un ample pardessus gris doublé de satin vert. Un ruban de moire, servant de cravate et de col de chemise, entourait le cou.

Ce gilet rouge! on en parlera encore dans les âges futurs

« ... Qui connaît le caractère français conviendra que cette action de se produire dans une salle de spectacle où se trouve rassemblé ce qu'on appelle tout Paris, avec des cheveux aussi longs que ceux d'Albert Diirer et un gilet aussi rouge que la muleta d'un torrero andalou, exige un autre courage et une autre force d'âme que de monter à l'assaut d'une redoute hérissée de canons vomissant la mort. Car dans chaque guerre une foule de braves exécutent, sans se faire prier, cette facile prouesse, tandis qu'il ne s'est trouvé jusqu'à présent qu'un seul Français capable de mettre sur sa poitrine un morceau d'étoffe d'une nuance si insolite, si agressive, si éclatante

« ... Après avoir essayé de déchirer ce gilet de Nessus qui s'incrustait à notre peau, nous l'acceptâmes bravement devant l'imagination des bourgeois dont l'œil halluciné ne nous voit jamais habillé d'une autre couleur, malgré les paletots téte-de-nègre, vert bronze, marron, mâchefer, suie d'usine, iumée de Londres, gris fer, olive pourrie, saumure tournée et autres teintes de bon goût, dans les gammes neutres, comme en peut trouver, à la suite de méditations, une civilisation qui n'est pas coloriste.

« Il en est de même de nos cheveux. Nous les avons portés courts, mais cela n'a servi à rien : ils passaient toujours pour longs, et eussions-nous arrondi à l'orchestre, sous l'artillerie des lorgnettes, un crâne au ton d'ivoire nu et luisant comme un œuf d'autruche, toujours on eût assuré que sur nos épaules roulaient à grands flots des cascades de cheveux mérovingiennes'. »

Les costumes des autres défenseurs d'Hernani n'étaient guère moins excentriques. Ces jeunes gens avaient demandé à entrer dans la salle avant le public, afin de se placer à leur guise, dans les recoins les plus obscurs, à tous les endroits où pouvaient s'embusquer les siffleurs. On leur accorda cette faveur à la condition qu'ils viendraient l'après-midi, avant trois heures. Ils devaient se réunir devant la porte de la rue de Valois; mais, craignant une surprise, ils arrivèrent trop tôt et se groupèrent dès midi dans la rue.

Les passants aussitôt s'arrêtèrent comme pétrifiés. Jamais ils n'avaient vu pareil assemblage d'êtres bizarres.

Les uns portaient des feutres mous et des vareuses; les autres montraient des habits de satin ou de velours, avec des brandebourgs, des soutaches, des parements de fourrures. Ceux-ci, drapés dans des manteaux espagnols, se campaient fièrement le poing sur la hanche ; ceux-là s'étaient coiffés de toques invraisemblables. On eût dit que le magasin d'un costumier bien approvisionné avait été mis au pillage et que lés Jeunes-France s'en étaient, au hasard, partagé les dépouilles, avec le désir de ressembler à des personnages de Rubens, de Velasquez, et même à des héros de la Révolution.

Et non seulement ces braves outrageaient le bon goût des bourgeois, mais encore ils avaient des cheveux tombant sur leurs épaules, très bas, et, chose

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