CHAPITRE XIII
horrible, quelques-uns portaient toute leur barbe. Et la barbe au commencement de 1830 était, on le sait, si mal portée, que pas un jeune homme, de n'importe quel monde, n'eût trouvé à se marier avec des moustaches et des favoris. Les frères Deveria, les premiers, vers 1825, avaient arboré sur leurs joues Y étendard de la révolte; et ils s'étaient permis cette audace, parce que Victor Hugo, leur ami, les y avait encouragés. Fatal exemple, audacieusement suivi !
Les cheveux longs et la barbe révoltèrent, plus que les costumes, les bourgeois qui passaient. Quoique les chevelures fussent soigneusement peignées et les fines moustaches élégamment relevées, on cria au scandale, et les grands et les petits journaux du temps déclarèrent avec effroi qu'une bande de truands sordides, hérissés, farouches et malpropres formait l'état-major de la poésie romantique. Ces brigands de la pensée, suivant l'expression de Philothée O'Neddy, étaient seuls capables de prendre fait et cause pour Hernani.
Cependant presque tous ces brigands, poëtes, critiques, journalistes, architectes, peintres, sculpteurs, appartenaient à de bonnes familles et étaient instruits, bien élevés, amoureux de l'art et de la liberté. Le malheur voulut I qu'ils songèrent, pour affn-mer leur désir de révolte et pour prouver leur haine !du poncif qui les étouffait, qu'ils songèrent, disons-nous, à s'habiller étrangement.
Cela leur valut de terribles attaques. Tandis qu'ils faisaient queue dans la rue de Valois on jeta sur eux des projectiles de toute nature, des ordures, des trognons de chou. Balzac lui-même fut atteint au visage.
Une riposte de ces vaillants eût amené une rixe, c'est-à-dire l'intervention de la police; ils le comprirent et se laissèrent éclabousser en riant. On ne donne pas de coups de pied aux chiens qui aboient quand le clairon sonne l'heure du combat.
A deux heures de l'après-midi on fit ouvrir les portes du théâtre et la bande s'y précipita, cherchant dans l'obscurité les recoins les plus obscurs, ceux dans lesquels se pouvait cacher l'ennemi armé d'une clef ou d'un sifflet. Les uns choisirent le parterre, les autres la seconde galerie ou les loges. Aux plus mauvaises places s'installèrent les plus dévoués.
11 y avait environ sept heures à attendre avant le lever du rideau, et les classiques, à ce qu'il paraît, avaient encore compté sur cette attente. Comment se conduiraient les « jeunes fous » pendant ce long temps?
Us se conduisirent mal, à coup sur; les prévoyants, les futurs notaires, avaient apporté des vivres et de la boisson, des saucissons à l'œil, des œufs durs, des bouteilles de vin. Us mangèrent et ils burent, et ils causèrent, et ils chantèrent des scies d'atelier. Les heures étaient lentes à venir.
On causait à haute voix ; on énumérait les divers titres qu'avait dû porter la pièce; Hugo avait songé à : Trois pour une! titre romantique, par excellence, superbe défi aux tragiques, disaient quelques-uns, les moins nombreux;
d'autres admiraient cette dénomination, \ Honneur caslilUni qui contient l'idée de la pièce et l'explique en quelque sorie. Mais la plupart préférait Ilernani tout court et c'est le litre qui est resté, quoique la première édition de Marne (1830) soit intitulée Henumi ou X Honneur castillan.
Et on rappelait comment Victor Hugo enfant, en revenant d'Espagne, avait traversé le bourg d'Ernani et gardé dans sa mémoire ce nom éclatant et sonore. Et on récitait des tirades du drame que quelques intimes savaient déjà par cœur. Mais enfin, de déclamations en chansons et de saucissons en petits pains, le moment solennel approcha.
Le lustre s'alluma et bientôt, avant le lever du rideau, le spectacle commença dans la salle. Aussitôt que s'ouvrait la porte d"une loge, tous les regards des Jeunes-France se dirigeaient vers cette loge et si c'était une jolie lemme qui y prenait place les applaudissements éclataient de toutes parts.
Les artistes épris de la forme n'acclamaient pas les bijoux et les riches toilettes. Quand parut M"" Delphine Gay, qui devint M"" de Girardin, ce lut une triple salve d'applaudissements que provoquèrent sa sculpturale beauté, ses cheveux blonds et la grâce achevée de son ajustement. Elle portait une simple robe de mousseline blanche coupée par une écharpe bleue. « Toute ma toilette, disait-elle le lendemain au duc de Montmorency, ne me coûtait pas plus de vingt-huit francs. »
Mais la couleur de l'écharpe, la coupe de la robe et la suave physionomie de celle qui la portait formaient l'ensemble gracieux qui causa un si grand enthousiasme.
Bientôt arrivèrent les classiques, les Académiques dont les crânes « pavèrent l'orchestre », et immédiatement la lutte commença. La foule agitée murmurait et grondait dans la salle. Deux armées se trouvaient en présence et, comme on l'a dit justement, deux civilisations. Les adversaires, le front haut, la rage au cœur, se mesuraient du regard et échangeaient des injures. Le gilet rouge de Gautier, devenu le point de mire des spectateurs, excitait des rumeurs étranges; le jeune romantique, debout au parterre, souriait avec dédain et haussait les épaules, prêt à répondre au besoin par un coup de poing à une provocation directe.
Doué d'une force prodigieuse, il n'attendait qu'une occasion de traiter les Philistins comme les traitait Samson.
L'orage grondait, le tumulte grandissait, les invectives se croisaient et sans nul doute on en fût venu aux mains si tout d'un coup le rideau, se levant, après les trois coups traditionnels, n'avait pour un moment calmé l'exaltation du public.
Mais dès que la vieille dona Josefa Duarte, après avoir fermé les rideaux cramoisis de la fenêtre de la chambre à coucher qui forme le décor du premier acte, eut dit, écoutant à la porte secrète les coups qu'y frappait, d'habitude, Heruani, attendu par sa maîtresse ;
TRiBOULET DANS LE Roi s'amuse.
Serait-ce déjà lui? — C'est bien à l'escalier Dérobé...,
la querelle s'engagea et des protestations se firent entendre.
Comprenait-on, dans le camp classique, une audace semblable! Rejeter avec ce sans-gène un mot pareil au commencement du second vers !
« — Mais c'est une beauté, riposta immédiatement un peintre à cheveux rouges. Ce mot dérobé, suspendu en dehors du vers, peint admirablement l'escalier d'amour et de mystère qui enfonce sa spirale dans la muraille du iftanoir!
Des chut énergiques, des à la porte firent taire le défenseur du rejet; mais le silence ne dura pas longtemps.
Il serait difficile, a écrit Théophile Gautier, qu'il faut citer de nouveau parce qu'il fut le témoin le plus sincère et le combattant le plus énergique de cette grande bataille, « il serait difficile de décrire, maintenant que les esprits sont habitués à regarder comme des morceaux pour ainsi dire classiques les nouveautés qui semblaient alors de pures barbaries, l'effet que produisaient sur l'auditoire ces vers si singuliers, si mâles, si forts, d'un tour si étrange, d'une allure si cornélienne et si shakespearienne à la fois. Il faut d'abord bien se figurer qu'à cette époque, en France, dans la poésie et même aussi dans la prose, l'honneur du mot propre était poussé à un degré inimaginable. Quoi qu'on fasse, on ne peut concevoir cette horreur qn'au point de vue historique, comme certains préjugés dont les motifs ou les prétextes ont disparu.
« Quand on assiste aujourd'hui à une représentation à'/Jeriuinij en suivant le jeu des acteurs sur un vieil exemplaire marqué à coups d'ongle à la marge, pour désigner les endroits tumultueux, interrompus ou sifilés, d'où partent d'ordinaire maintenant les applaudissements comme des vols d'oiseaux avec de grands bruits d'ailes et qui étaient jadis des champs de bataille piétines, des redoutes prises et reprises, des embuscades où l'on s'attendait au détour d'une •épithète, des relais de meutes pour sauter à la gorge d'une métaphore poursuivie, on éprouve une surprise indicible que les générations actuelles, débari-assées de ces niaiseries par nos vaillants efforts, ne comprendront jamais tout à fait. Comment s'imaginer qu'un vers comme celui-ci :
Est-il minuit? — Minuit bientôt.
ait soulevé des tempêtes et qu'on se soit battu trois jours autour de cet hémistiche? »
Tout était prétexte à hurlement. Le cri de colère que jette Hernani à la fin du premier acte : De tu suite — J'en suis/ fit entrer l' immense tribu des glabres Asins une fureur sans nom.