CHAPITRE XIII
Mais l'on se montrait aussi passionné, et parfois aussi fou, dans la défense que dans l'attaque.
Ainsi, au moment où Ruy Gomez, sur le point d'épouser dona Sol, sa nièce, qu'il aime, la confie au roi Carlos, Hernani crie à Ruy Gomez : (( Vieillard stupide! il l'aime », un parfait classique, M. Parseval de Grandmaison, qui avait l'oreille dure, entendit : « Vieil as de pique, il l'aime ! »
— Ah ! pour cette fois, gémit de Parseval indigné, c'est trop fort !
— Que dites-vous! riposta Lassailly à son voisin de stalle, qui n'avait entendu que l'interruption.
— Je dis, monsieur, qu'il n'est point permis d'appeler un vieillard respectable, comme l'est Ruy Gomez de Silva, « vieil as de pique ! »
— Monsieur, il en a le droit; les cartes étaient inventées... Les cartes ont été inventées sous Charles VI, monsieur l'académicien ! Si vous ne savez pas cela, je vous l'apprends, moi... Bravo pour le « vieil as de pique », bravo Hugo M »
Et quand les grognements des Philistins devenaient trop insupportables « A la guillotine, les genoux I » leur criait-on du parterre.
En dépit des vociférations, la redoute fut prise d'assaut ; le romantisme qui, d'après Baudelaire, est l'expression la plus récente de la beauté, le romantisme triompha, et le nom de son chef vainqueur fut proclamé à la fin de la représentation, au milieu d'acclamations qui étouffèrent les huées et les bordées de sifllels.
Le lendemain. Chateaubriand écrivit à Victor Hugo pour lui témoigner son admiration, pour saluer, au moment de s'en aller, celui qui venait.
A la fin du quatrième acte, le soir de la première représentation, un éditeur, M. Manie, pria Victor Hugo de lui accorder, dans la rue, quelques minutes d'entretien. Il lui proposa de lui acheter six mille francs le manuscrit. Le marché fut conclu et la somme payée séance tenante dans un bureau de tabac. Cet argent n'était point inutile, car Victor Hugo, qui nous a lui-même rappelé ce fait, possédait encore ce soir-là une cinquantaine de francs.
11 rentra joyeux dans la salle.
Les interprètes s'étaient vaillamment conduits, et le poëte leur rendit hommage. 11 dit de M"^ Mars qu'on ne peut se faire, à moins de l'avoir vue, une idée de l'effet que la grande actrice produisit dans le rôle de dona Sol, auquel elle donna un développement immense, parcourant en quelques instants toute la gamme de son talent, du gracieux au sublime, et du sublime au pathétique le plus déchirant.
Cependant M"" Mars n'avait pu se résigner à dire à M. Firmin : « Vous êtes mon lion « ; elle remplaça mon lion par « Monseigneur », qui lui sembla plus convenable. En outre, elle ne souffrit aucune observation relative à sa toilette,