Mémoires de Dumas
no VICTOR HUGO ET SON TEMPS.
et on la vit païaître sur la scène vêtue de blanc, mais coiffée d'un de ces petits chapeaux bizarres qui étaient à la mode en 1830. On s'imagine l'effet de cette coiffure sur la tête d'une jeune fille espagnole au commencement du xvr siècle. Rien de plus comique, de plus ridicule. Son costume, digne de figurer dans une collection de caricatures, se trouve dans une des collections de la Bibliothèque nationale.
En dépit de tout, la pièce eut du succès et se maintint sur l'affiche avec les recettes les plus brillantes, mais chaque soir les sifflets et les rires s'efforçaient de couvrir le bruit des applaudissements.
Victor Hugo s'assura, le manuscrit à la main, que, tout compte fait, pas un seul vers, pas un seul hémistiche, n'échappa aux huées. Sa belle-sœur, qui était tout enfant encore et que l'on conduisit un soir au Théâtre-Français, demanda innocemment en rentrant :
— Ma sœur, les sifflets que l'on joue pendant les entr' actes, est-ce que ça compte?
Cela ne rassurait pas M'"^ Victor Hugo qui, chez elle, attendait tremblante le récit de la soirée.
Les colères du public étaient excitées par les critiques de la presse, qui jamais ne se montra plus injustement passionnée. A f exception du Journal des Débats et d'une ou de deux Revues, aucune feuille ne défendit fœuvre. Nous ne pouvons malheureusement reproduire ici les injures adressées au poëte en 1830; on ne saurait s'imaginer avec quelle violence et quel dégoût furent accueillies ses audaces romantiques. Les femmes étaient révoltées et criaient à l'immoralité, trouvant monstrueux, horrible, qu'on se permît de salir leur imagination par de honteux tableaux. Au nom de la dignité de la nation et du respect de la langue et du culte du beau, les plus émlnents critiques traitaient les romantiques de scélérats, de gens malpropres, d'ivrognes, de fous furieux, et qualifiaient Hernani une œuvre abominable et ordurière.
Au premier rang figura Armand Carrel qui, dans les premiers mois de sa collaboration au National, se livra à de formidables attaques.
Le poëte, après avoir lu le premier article de Carrel sur les représentations à' Hernani, lui écrivit une lettre explicative dans laquelle il lui rappela les singulières prétentions des soi-disant classiques de 1830. Carrel répondit aussitôt :
« Je suis pour les classiques, il est vrai, monsieur; mais les classiques que je me fais l'honneur de reconnaître pour tels sont morts depuis longtemps. »
Et ce brillant polémiste ajoutait qu'on ne saurait attaquer par trop d'endroits à la fois une production pareille, capable d'inspirer une déplorable émulation même à des esprits délicats et naturellement justes.
Carrel, aveuglé par la passion, ne soupçonnait pas alors que Victor Hugo deviendrait le plus grand des classiques, c'est-à-dire celui qui, en rendant au drame le lyrisme, le rattacha à Corneille et à Shakespeare chez les modernes, et chez les anciens à Eschyle, à Sophocle et à Euripide.