‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 66 sur 198 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

La querelle littéraire prit une telle importance qu'elle occupa l'opinion publique à peu près au même degré que l'avènement du ministère Polignac.

Elle eut en province un si grand retentissement qu'un jeune homme, à la suite d'une querelle pour Hernani, se battit en duel et fut tué.

Victor Hugo reçut de nombreuses lettres anonymes pleines d'injures et contenant même des menaces de mort. Ses amis, prenant ces menaces au sérieux, l'attendaient chaque soir à la sortie du théâtre et le reconduisaient jusque chez lui.

Quant aux parodies, on ne les saurait énumérer toutes : les plus curieuses s'intitulent : Harnali ou la contrainte par cor, par A. de Lauzanne ; N. I. Ni, ou le danger des Castilles, amphigouri romantique, par Carmouche et Dupeuty ; Fan fan le troubadour à la représentation d' Hernani, etc. Innombrables aussi sont les brochures « des rocoros armés en guerre contre les prétentions des Vandales partisans du Got/i ».

Nous sommes loin maintenant de ces haines. Le temps auquel Eschyle dédiait ses tragédies a prouvé une fois de plus que le génie toujours ramène les esprits à lui. Et, a dit un grand écrivain, Paul de Saint-Victor, ce sera l'honneur de Victor Hugo d'avoir grandi dans l'orage. Sa gloire est faite d'insultes tout autant que d'acclamations... « Le drapeau de la liberté dans l'art, Hernani le planta le premier sur la scène, comme à la brèche d'une place prise d'assaut. Ce que le Cid fut pour l'ancien théâtre, Hernani le fut au nouveau ; une révolution et une renaissance. Lorsqu'il surgit en 1830, il s'agissait de renverser la fausse tragédie classique que Corneille avait faite de marbre, et que, de Campistron à M. de Jouy, ses successeurs avaient refaite en plâtras. Hernani sonna du cor, comme Josué de la trompette, et les trois unités croulèrent. Une armée de personnages originaux et vivants, violents et superbes, fantasques et lyriques, d'allures étranges et de costumes pittoresques, vinrent, de tous les points de l'histoire, camper à la place oîi des rois abstraits racontaient à leurs

doublures des songes incolores Ce que cette grande réforme littéraire

détruisit et voulut détruire, c'est la tragédie de redite et de pacotille, la comédie de convention et de lieux communs, la rhétorique singeant l'éloquence. On a comparé les romantiques aux barbares ; ils pouvaient accepter la comparaison. Là où passait le cheval d'Attila, l'herbe ne poussait plus ; là où le drame de Victor Hugo a passé, les tristes chardons et les fleurs artificielles du faux style classique n'ont plus repoussé.

Une renaissance magnifique renouvela toutes les formes du langage et de la pensée, n

Le congé de M"' Mars interrompit les représentations à' Hernani, qui ne fut repris que huit ans plus tard.

Page 1