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CHAPITRE XIV

Après la révolution de 1830, le théâtre ayant conquis sa liberté, la Comédie française songea à Marion de Lonne, et l'auteur reçut des lettres et de nombreuses visites ; on le pressait de laisser mettre à la scène son ouvrage, et l'on supposait, non sans raison, que le quatrième acte, défendu par Charles X, aurait, à cette époque de réaction politique, un succès éclatant.

Ce fut précisément, ainsi qu'il l'a écrit dans une des préfaces de la pièce, — ce fut précisément la possibilité d'un succès de réaction politique qui le détermina à garder pour quelque temps encore son ouvrage en portefeuille. Il sentit qu'il était, lui, dans un cas particulier. Quoique placé depuis plusieurs années dans les rangs les plus laborieux de l'opposition, quoique dévoué et acquis, depuis qu'il avait âge d'homme, à toutes les idées de progrès, d'amélioration, de liberté, quoique leur ayant donné quelques gages précisément à propos de cette même Marion de Lonne, il se souvint que, jeté à seize ans dans le monde littéraire par des passions politiques, ses premières opinions, c'est-àdire ses premières illusions, avaient été royalistes et vendéennes ; il se souvint qu'il avait écrit une Ode du Sacre à une époque, il est vrai, où Charles X, roi populaire, disait aux acclamations de tous : Plus de censure ! Plus de hallebardes: Il ne voulut pas qu'un jour on pût lui reprocher ce passé, passé d'erreur sans doute, mais aussi de conviction, de conscience et de désintéressement.

Il comprit que sa voix pouvait se mêler à celles qui applaudissaient le peuple, non à celles qui maudissaient le roi. II fit son devoir. 11 refusa d'abord d'autoriser la représentation de sa pièce, n'aimant ni les succès de scandale cherché, ni les allusions politiques. —

Quand, après une année écoulée, on eut absolument oublié Charles X et sa censure, rien ne pouvait plus s'opposer à la représentation d'une pièce historique dans laquelle Louis XIII était mis en scène.

Victor Hugo, comprenant que son œuvre ne pouvait plus être considérée comme une offense aux Bourbons en exil, en fit commencer les répétitions, qui eurent lieu, malgré les prières du directeur du Théâtre-Français, et les supplications de M"' Mars, au théâtre de la Porte-Saint-Martin.

Ainsi se réalisait la prédiction faite à l'auteur par M. Crosnier, devenu directeur de ce théâtre.

La sourde hostilité qu'on ne cessait de faire, rue Richelieu, aux ouvrages romantiques avait décidé Victor Hugo à ce changement de scène. Il voulait un directeur responsable, et il s'engagea à donner à M. Crosnier deux pièces par an, à la condition que celui-ci ferait annoncer sur les affiches que les ouvrages de M. Mugo ne seraient pas soumis à la censure.

Le rôle de Marion de Lorme échut ù M"" Dorval, et le rôle de Didier à M. Bocage.

La première représentation eut lieu le 11 août 1831, et succéda aux représentations d'Anlony, d'Alexandre Dumas.

ihk VICTOR HUGO ET SON TEMPS.

Le public se montra aussi bruyant et aussi passionné qu'à la première d'Heniani, et le succès fut incontestable. Toutefois les recettes furent inférieures à celles d'IIernani, Les ennemis du jeune maître n'avaient point désarmé, mais il ne faut pas attribuer seulement à leur haine la demi-réussite de cette pièce aujourd'hui universellement acclamée, de ces cinq actes en vers si superbes, et dans lesquels le rire, la pitié, la terreur égayent, charment et émeuvent tour à tour les spectateurs.

A l'exception des trois principaux rôles, les autres, les plus courts même , qui devi'aient être joués par des artistes de premier ordre, étaient interprétés sans talent, sans autorité.

Le goût public n'était pas encore changé, et il fallait encore bien des luttes pour que Victor Hugo atteignît son but et régénérât le théâtre.

En outre, les préoccupations politiques étaient graves, et l'on s'entretenait beaucoup plus des discours de La Fayette, de Cavaignac ou de Cabet que des drames et de la poésie. Le Journal officiel du 12 août ne mentionne même pas la représentation de Manon de Lorme, et tous les journaux pour ainsi dire attaquèrent la pièce, à l'exception du Journal des Débats, qui cependant se montra sévère.

C'est dans une diligence de Normandie que Dumas, qui revenait de Trouviile pour assister à la « première », apprit qu'il était trop tard, par un rédacteur des Débats, qui (chose bien naturelle chez un écrivain appartenant à une feuille toute dévouée à Victor Hugo) s'écria, pour consoler Alexandre Dumas :

— Vous n'y perdrez pas grand'chose ! L'accueil du public a été froid, très froid; on ne fait pas d'argent; comme poésie, c'est plus faible qu'/Z^TH^HZ; enfin, l'intrigue est prise au roman de de Vigny!

Et disant cela, le critique se frottait les mains. Si son interlocuteur l'eût un peu pressé, il eût ajouté que Victor Hugo n'avait pas même de talent. Le Moniteur, analysant la pièce le 15 août, dit que le talent ne pouvait s' affrancliir des règles du goût et qu'on ne saurait trop répéter cela « à M. Victor Hugo, qui ne paraît pas plus disposé qu'aux Jours si gais d'Hernani à reconnaître cette vérité ; de maladroits, d'imberbes séides do sa manière essayent de lui persuader qu'il ne procède que par chefs-d'œuvre, afin de le retenir abaissé à leur niveau ; aussi jamais n'a-t-il imaginé rien de plus faible que Mitrion deLorync, sujet commun, exigu et plein de singu'arités! »

La Revue des Deux Mondes se hasarda à riposter que jamais Victor Hugo n'avait été plus poëte, n'avait vu de plus haut, n'avait jugé plus largement.

A côté des attaques de la presse, les parodies des petits ihéâtros. Aux Variétés, Une }mit de Marion de Lorme, par Théric et Girau ; au Vaudeville, la GotJion du passage Delorme, par Dupeuty et Duvert. On ne saurait imaginer quelles plaisanteries stupides, ignobles, grossières, contenaient ces pièces. De la boue jetée sur le manteau du poêle.

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