‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 69 sur 198 · CHAPITRE XIV. U · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV. U

Cela fut si malpropre que, à la fin, Jules Janin se fâcha et protesta, indigné, contre ces inepties ordurières.

Mais le poëte ne daignait pas s'apercevoir de ces injures parties de si bas; il savait qu'il avait assez de puissance pour mépriser ses détracteurs, pour conquérir la renommée en violant les règles reçues, pour mériter l'admiration malgré le public et malgré la critique. Et en définitive, de toutes ces querelles, son nom sortit plus grand que jamais ; impassible, il continua son œuvre.

L'ouvrage qui suivit Marion de Lorme fut le Roi s'mniise, que Victor Hugo commença le 1" juin 1832 et qu'il acheva pendant une de ces émeutes si fréquentes sous le règne de Louis-Philippe. Aussitôt après il écrivit Lucrèce Borgia,

M. Taylor fut informé de l'achèvement de ces deux drames, le premier en vers, le second en prose, et il réclama le premier.

L'auteur accéda à cette demande, et la pièce se répéta sans retard, avec M. Ligier dans le rôle de Triboulet, M. Joanny dans celui de Saint-Vallier, M. Perrier dans celui de François I", et M"' Anaïs dans celui de Blanche. Les répétitions, commencées en été, furent menées assez mollement.

En novembre on fut prêt. M. d'Argout, ministre, fit alors demander à l'auteur communication du manuscrit. Celui-ci refusa, la censure devant èire définitivement abolie; mais il alla voir le ministre à qui on l'avait dénoncé, disant que/^ Roi s'amuse contenait des allusions contre le roi Louis-Philippe. Le poëte démentit comme il convenait cette supposition ; il n'avait pas plus songé à Louis-Philippe en peignant François I" qu'à Charles X en peignant Louis XIII avec les couleurs de la vérité historique.

Le ministre s'inclina, et la représentation eut lieu le 22 novembre 1832.

Les jeunes gens étaient, comme d'habitude, à leur poste, ayant à leur tête Théophile Gautier et Célestin Nanleuil ; mais les jeunes gens commençaient à s'occuper de politique et, au lieu d'accueillir l'entrée des élégantes dans les loges par des applaudissements, ils les saluèrent eu chantant la Marseillaise et la Carmagnole. On devine l'effet produit sur les habitués du Thécàtre-Français.

Ajoutons que, avant le lever du rideau, on apprit qu'un coup de pistolet venait d'être tiré sur le roi. De bruyantes conversations s'engagèrent et la salle devint tumultueuse.

Toutefois, quand la pièce commença, les fidèles bousingots, les héros de la bataille à'Ihrnani, tinrent vigoureusement tête aux farouches amis des tragédies.

Le Roi s'amuse fut plus siiïlé que Ilernani et que Marion de Lorme, et la critique se montra impitoyable.

La haine littéraire avait à ce point aveuglé les esprits, que les journaux appartenant à l'opinion la plus libérale et qui faisaient une vive opposition au gouvernement de Louis-Philippe, ces journaux mêmes prirent parti contre le poëte, dont s'éloignèrent à ce moment quelques-uns de ses amis sur lesquels il croyait pouvoir compter.

Dès le lendemain de la première représentation, les accusations les jjlu? inattendues se produisirent, des jugements sévères et comiques à la fois furent publiés.

Un critique anonyme se plaignit d'avoir vainement essayé jusqu'alors de faire entendre de bonnes vérités à M. Hugo, dont les essais révélaient une impuissance et une stérilité absolue dans la conception, un système vicieux qui, au lieu de le conduire à l'original, le poussait au trivial et à l'absurde.

« M. Hugo, continuait le critique, M. Hugo, dans ses drames précédents, avait encore, en donnant dans le bizarre, conservé quelque principe du vrai et du beau, quelque sentiment de la morale et des convenances. Dans le Roi s'amuse il s'est affranchi de tout; il a tout foulé aux pieds : histoire, raison, morale, dignité de l'art, délicatesse. H y a progrès... — ... H calomnie des personnages historiques : François I" et le poëte Clément Marot... les conversations des gens de cour sont peu édifiantes. — ... La pièce est monstrueuse; l'histoire est méprisée ; les plus nobles caractères sont avilis, calomniés... Dans celle pièce manquant absolument d'intérêt, se mêlent, comme dans un chaos, l'horrible, l'ignoble, l'immoral...

« La représentation a offert les scandales d'admirateurs forcenés et tumultueux qui, à chaque coup de sifllet qui se faisait entendre, s'écriaient : « A bas « lesstupides! A la porte les brutes! » C'était une cohorte nombreuse d'amis introduite dans la salle avant l'heure accoutumée, une cohorte bien disciplinée , et applaudissant à outrance tout ce qui donnait au public un véritable dégoiit. j Cependant, malgré cette claque extraordinaire, les silHets ont été assez forts | pour que le nom de M. Victor Hugo n'ait été jeté que dans le tumulte. v

« Malgré cette chute éclatante, on annonce pour jeudi une seconde représentation. »

Ainsi était traitée une des œuvres les plus admirables du théâtre moderne et un des plus beaux poèmes tragiques qui jamais aient été conçus.

Mais l'auteur de cet article venimeux qui dénonçait à la police l'immoralité ajoutait en post-scriptum, avec une joie mal déguisée :

« Nous apprenons ce soir que M. le ministre a donné l'ordre de cesser la représentation de cette pièce. »

Si inouïe qu'elle puisse sembler aujourd'hui, la nouvelle était vraie.

La monarchie constitutionnelle agissait comme la monarchie du droit divin.

Des académiciens et des députés étaient allés sans retard trouver le ministre, et lui avaient dit que le Roi s'amuse outrageait la morale publique, portait atteinte aux bornes mœurs, que c'était chose indécente, et que Louis- Philippe y était bafoué, par allusion, au moment même où des assassins prenaient pour cible sa précieuse tête.

Le ministre aussitôt avait réuni le conseil, qui ne voulut point tolérer un pareil scandale, et, à l'heure du déjeuner, on remit à Victor Hugo un billet de

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