‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 70 sur 198 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

M. Jouslin de la Salle, l'ancien directeur de la Porte-Saint-Martin, devenu directeur de la scène au Théâtre-Français. Le billet était ainsi conçu :

a II est dix heures et demie, et je reçois à l'instant l'ordre de suspendre les représentations du Boi s'amuse. C'est M. Taylor qui me communique cet ordre de la part du ministre. — Ce 23 novembre. »

Le premier mouvement de l'auteur, a dit M. Victor Hugo lui-même, fut de douter. Ne pouvant croire à tant de d'insolence et de folie, il courut au théâtre. Là, le fait lui fut confirmé de toutes parts. « Le ministre avait en effet, de son droit divin de ministre, intimé l'ordre en question. Le ministre n'avait pas de raison à donner... n

La Comédie française, qui auparavant avait proposé à Victor Hugo de soumettre son drame à la censure, proposition énergiquement repoussée, la Comédie française, « stupéfaite et consternée », tenta de vaines démarches pour obtenir qu'on revînt sur cette étrange décision. ÎS'on seulement on lui confirma la suspension, mais encore on lui signifia la défense formelle. Ces quatre mots « redoutables », le lioi s' amuse , durent être rayés de l'affiche, avec injonction de silence sous peine de retrait du privilège.

Le poëte, à qui l'on prenait son droit et sa chose, ne s'humilia point dans les antichambres. 11 pensa que demander grâce au pouvoir c'était le reconnaître et qu'un droit ne se traite pas comme une faveur. Il s'adressa au pays, choisissant deux voies pour obtenir justice : l'opinion publique et les tribunaux. « Il paraît, écrivit-il pour le public, il parait que nos faiseurs de censure se prétendent scandalisés dans leur morale par le Roi s'amuse ,• cette pièce a l'évolté la pudeur des gendarmes ; la brigade Léotaud y était et l'a trouvée obscène ; le bureau des mœurs s'est voilé la face ; M. Vidocq a rougi. Enfin, le mot d'ordre que la censure a donné à la police, et que l'on balbutie depuis quelques jours autour de nous, le voici tout net : Cesl que la pièce est immorale. — Holà ! mes maîtres, silence sur ce point.

« La pièce est immorale, croyez-vous ? Est-ce par le fond ? Voici le fond : Triboulet est difforme, Triboulet est malade, Triboulet est bouffon de cour ; triple misère qui le rend méchant. Triboulet hait le roi, parce qu'il est le roi, les seigneurs parce qu'ils sont les seigneurs, les hommes parce qu'ils n'ont pas tous une bosse sur le dos. Il déprave le roi, il le corrompt, il l'abrutit; il le pousse à la tyrannie, à l'ignorance, au vice; il le lâche à travers toutes les familles de gentilshommes, lui montrant sans cesse du doigt la fenniie à séduire, la sœur à enlever, la fille à déshonorer. Un jour, au milieu d'une fête, au moment même où Triboulet pousse le roi à enlever la femme de M. de Cossé, M. de Saint-Vallier pénètre jusqu'au roi et lui reproche hautement le déshonneur de Diane de Poitiers. Ce père, auquel le roi a pris sa fdle, Triboulet le raille et l'insulte. Le père lève le bras et maudit Triboulet. De ceci découle toute la pièce.

« Cette malédiction tombe sur Triboulet, qui est homme, qui a un cœur,

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qui a une fille qu'il cache à tous les yeux dans un quurlier désert, dans une maison solitaire. Il élève son enfant dans l'innocence, dans la foi et dans la pudeur. Sa plus grande crainte est qu'elle ne tombe dans le mal, car il sait, lui méclinnt, tout ce qu'on y souffre. Eh bien, la malédiction du vieillard atteindra

PORTRAIT DE MADEMOISELLE GEORGES. (I\ôle de Lucrèce Borgia.)

Triboulel dans la seule chose qu'il aime au monde, dans sa fille. Ce même roi, que Triboulet pousse au rapt, ravira sa fille à Triboulet Le bouffon sera frappé par la Providence, exactement de la même manière que M. de Saint-Vallier. Et puis, une fois sa fille séduite et perdue, il tendra un piège au roi pour la venger; c'est sa fille qui y tombera. Ainsi Triboulet a deux élèves : le roi et sa fille ; le roi qu'il dresse au vice, sa fille qu'il fait croître pour la vertu. L'un

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