‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 71 sur 198 · PORTRAIT DE MADEMOISELLE JULIETTE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE MADEMOISELLE JULIETTE

(Rùle de la princesse Negroni dans Lucrèce Borgia.)

« Sans doute ce n'est pas à nous de décider si c'est là une idée dramatique, mais à coup siir c'est là une idée morale, »

Et, dans la longue préface datée du 30 novembre 1832, après avoir donné au pouvoir mal inspiré une leçon de sagesse et de dignité, le poëte ajoute qu'il ne s'agit pas là seulement d'un méchant petit coup d'tltat littéraire, mais de la liberté et de la propriété de tous. Aussi, annonce-t-il l'intention de plaider son

droit fermement, juridiquement et d'intenter un procès devant le tribunal de commerce, pour contraindre le Théâtre-Français à représenter, et le gouvernement à laisser représenter le Roi s'amuse. L'alTaire s'engagea le 19 décembre.

Ce jour-là, lit-on dans les journaux du temps, et notamment dans les DébatSj une foule considérable vint à l'audience. Dès neuf heures du matin, des centaines de personnes faisaient queue dans les vastes galeries du palais de la Bourse, où siégeait alors le tribunal de commerce.

La salie d'audience était divisée en quatre parties : l'enceinte du prétoire qui, longtemps avant l'heure fixée pour les débats, se garnit d'un public choisi, composé en majeure partie de femmes élégantes en grande toilette, le barreau réservé aux agréés, aux avocats, aux personnages politiques , une partie plus reculée, dans laquelle les spectateurs restaient debout comme au parterre des théâtres, et derrière eux, dans le fond du prétoire, le menu peuple.

A midi, on ouvrit les portes, et l'auditoire fut envahi en un clin d'oeil. La salle des Pas-Perdus elle-même, vaste vestibule séparé de l'auditoire proprement dit par des portes vitrées, était encombrée par une multitude de curieux.

L'entrée de Victor Hugo et de ses conseils fut accueillie par des applaudissements.

Les spectateurs montèrent sur des banquettes, et ce fut au milieu d'une vive agitation que le tribunal, présidé par JI. Aube, prit séance et appela les deux causes :

1° La demande formée par M. Victor Hugo contre le Théâtre-Français ;

2° L'action rescisoire des comédiens contre M. le ministre du commerce et des travaux publics, M. d'Argout, de qui les théâtres ressortissaient alors.

M. Chaix d'Est-Ange, avocat du ministre, prit aussitôt des conclusions tendant à ce que le tribunal se déclarât incompétent, attendu qu'il n'avait point à connaître des actes administratifs.

M. Odiion Barrot, avocat de Victor Hugo, riposta à ces conclusions par une brillante plaidoirie. Il dit quelle était la mission de son client, mission reçue du talent et du génie, et revendiqua pour lui, pour tous, le droit de la liberté de la pensée, de la liberté des représentations théâtrales. Il excita les protestations et les rires ironiques de l'assistance en faisant lire par l'avocat de la Comédie française l'arrêté par lequel le comte d'Argout interdisait les représentations du Roi s'amuse, parce que « dans des passages nombreux de ce drame les mœurs étaient outragées! » Il rappela que la censure avait été abolie par la Charte de 1830 et que M. de Montalivet, alors ministre de l'intérieur, avait écrit dans un projet relatif à la police des théâtres : « La censure est morte. » Enfin il réclama à la Comédie française des dommages-intérêts pour inexécution de ses engagements.

La riposte du défenseur de la Comédie produisit un tel tumulte que le président dut donner l'ordre de faire évacuer un partie de la salle et de fermer le vestibule.

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