CHAPITRE XIV
Victor Hugo prit alors la parole, et dans une superbe harangue, écrite à l'avance, il prouva qu'il n'y avait au fond de ce procès qu'un ordre illégal que le ministre avait eu tort de donner et que le théâtre avait eu tort d'exécuter. 11 constata que le gouvernement était en train de retirer petit à petit aux Français ce que quarante ans de révolution avaient acquis de droit et de franchises, et il conclut en ces termes : « Aujourd'hui on me fait prendre ma lil)erté de poëte par un censeur; demain on me fera prendre ma liberté de citoyen par un gendarme. Aujourd'hui on me bannit du théâtre; demain on me bannira du pays. Aujourd'hui on me bâillonne ; demain on me déportera. Aujourd'hui l'état de siège est dans la littérature ; demain il sera dans la cité. De libertés, de garanties, de Charte, de droit public, plus un mot. Néant. Si le gouvernement, mieux conseillé, ne s'arrête sur cette pente, pendant qu'il en est temps encore, avant peu nous aurons le despotisme de 1807, sans sa gloire... «
Ces prophétiques et grandes paioles furent accueillies par des applaudissements redoublés.
M. Ghaix d'Est-d'Ange répliqua; l'audience fut levée; la foule, qui attendait Victor Hugo à son passage, le salua de ses acclamations, et quinze jours plus tard le tribunal prononça son jugement qui, bien entendu, donna gain de cause au ministre.
Cet arrêt prévu ne découragea pas le poëte. Le génie est patient ; il sait qu'il peut attendre ; rien ne le détourne de sa route.
Le soir de la première représentation du Roi s amuse, qui fut une véritable tempête, après que le nom de Hugo, a écrit M. Paul Fouchcr dans son intéressant livre intitulé : Entre cour et jardin, après que le nom de Hugo eut été jeté à la mer rugissante des spectateurs, l'abattement n'altéra pas plus le visage de l'auteur que la passion n'avait paru l'endammer durant la lutte. Son front olympien avait opposé à ces flots furieux la résistance du roc. 11 était allé, après la toile baissée, porter des remerciements et des encouragements à ses acteurs et leur avait dit :
« Vous vous épouvantez de peu ; ce sera bien autre chose après-demain ! »
Il croyait un peu plus à sa pièce depuis qu'elle avait été sifllée, mais il ne devait pas y avoir de lendemain pour elle.
Ilernani avait eu cinquante-trois représrentations, Marion de Lorme soixante et une; le Roi s'amuse n'en eut qu'une et n'a pas reparu depuis à la scène. Maintes fois, depuis son retour d'exil, le poëte a été sollicité, supplié, d'en permettre la reprise ; mais jusqu'à présent, malgré sa bonne volonté, cette reprise n'a pu avoir lieu. Le rôle de Triboulet est lourd à porter; on craint qu'il ne soit écrasant pour l'acteur chargé de l'interpréter. En outre, mais ceci n'est qu'une supposition, on dit actuellement qu'il est demandé par plusieurs artistes d'une égale valeur et que celte rivaiiié est un obstacle. Nous espérons que l'obstacle ne sera pas insurmontable et qu'il nous sera permis bientôt d'applaudir ce chef-d'œuvre, jadis attaqué avec une ridicule férocité.
Nous sommes en République et le Itoi s'amuse n'effraie que les souverains. Par exemple, il les effraie tenil)lement, car ils l'ont banni de leur royaume : tout récemment encore, au commencement de l'année 1881, le czar de toutes les Russies, l'infortuné qui succomba sous les bombes des nihilistes, interdisait par un ukase, quelques semaines avant sa fin tragique, la traduction russe, par Lobanof, du drame dans lequel notre roi Frant-ois I" est représenté sous ses traits véritables.
En 1832, les scribes à la solde du ministère ne furent pas satisfaits par l'interdiction définitive du drame. Indignés par la fière attitude de Victor Hugo, les journalistes officieux reprochèrent à ce persécuté de continuer à toucher sa première pension littéraire de deux mille francs, que Louis XVIII lui avait accordée en même temps qu'à Lamartine.
Déjà le poëte, nous l'avons dit, avait refusé, pour ne pas engager sa conscience, une augmentation de pension que lui avait proposée Charles X, à titre de dédommagement de l'interdiction de Marion de Lorme
Il avait pu croire jusqu'alors qu'une subvention littéraire venant de la nation devait d'être acceptée par un écrivain ; mais en présence des honteuses attaques de certains journaux, il y renonça simplement, dans une lettre pleine de dignité, de réserve et de modération. En dépit de l'insistance de M. d'Argout, il maintint son refus, malgré les ressources peu considérables dont il disposait alors.
La critique ne devint pas pour cela plus bienveillante. Toutefois, si l'ou contestait encore la puissance de l'auteur dramatique, on commençait à rendre universellement justice au poëte, et l'un de ses ennemis les plus acharnés, Gustave Planche, n'avait pu se défendre d'avouer que pour le maniement de la langue, Victor Hugo n'a pas de rival, parce qu'il fait de notre idiome ce qu'il veut, « il le forge, il le rend solide, âpre et rude comme le fer, il le trempe comme l'acier, le fond comme le bronze, le ciselle comme l'argent ou le marbre, les lames de Tolède, les médailles florentines, ne sont pas plus acérées ou plus délicates que les strophes qu'il lui ^\a,\t d'ouvrer... »
Et enfin Planche, le haineux et malpropre Planche, confessait que, en présence de la douleur de Triboulet, il fallait se résigner aux larmes et à l'admiration.
Point n'est besoin d'autre éloge pour l'auteur dramatique dont le seul but est d'émouvoir les spectateurs.
Les manifestations violentes qui avaient accueilli la dernière œuvre de Victor Hugo ne découragèrent pas longtemps les directeurs de théâtre, et M. Harel vint, à la fin de l'année 1832, demander à Victor Hugo la permission de jouer son drame inédit : le Souper â Ferrarc.
Tel était le premier titre de Lucrèce Borgiii.
M. Ilarel avait dans sa troupe Frédérick-Lemaître et M"'' Georges.
Quoique déjà elle ne fiit plus jeune (elle était née en 178(5), W' Georges
avait conservé la plus étonnante, la plus éclatante beauté. Non seulement elle était restée « une statue cligne de Phidias, une forme merveilleuse et parfaite, mais l'intelligence, la passion, le génie animaient ce beau corps ; une âme brûlait dans cette perfection sculpturale. »
Frédérick-Lemaitre était en pleine possession de son talent, de son génie. Victor Hugo accepta la proposition de M. Harel, et les répétitions commencèrent aussitôt. Delafosse eut le rôle de don Alphonse d'Esté et M"' Juliette celui de la princesse Negroni.
La répétition s'étudia à huis clos, et la veille de la première représentation l'auteur ne permit pas à son frère Abel de pénétrer dans la salle pour assister à la répétition générale. La fureur de ses détracteurs pouvait être servie par une indiscrétion ; il ne voulait pas qu'on allât de nouveau colporter à l'avance par la ville les principales scènes de son drame dans le but de chercher à les rendre ridicules à l'avance. Cependant il ne put résister aux sollicitations de Sainte-Beuve, qui se disait son ami le plus sincère et le plus dévoué. Sainte- Beuve vint, écouta attentivement, félicita chaleureusement l'auteur et, à peine dehors, alla répétant à qui le voulait entendre que Lucrèce Borgia était une absurdité.
Ce beau trait peint l'homme.
Grâce à ce bavardage perfide, les journaux, une fois encore, parlèrent de la pièce le matin du jour où elle fut jouée, et dirent qu'elle olïrait le comble de l'obscénité et donnait le spectacle de l'orgie la plus indécente et la plus épouvantable qu'on pût rêver.
La représentation cependant fut un triomphe. Le public, non seulement acclama le nom de l'auteur, mais encore voulut le faire venir sur la scène, ce qu'il refusa malgré les supplications de M. Ilarel. La foule, qui l'attendait à la sortie, détela le fiacre dans lequel il était monté, et il dut revenir à pied, escorté par des milliers de spectateurs.
Ainsi fidèle à la promesse qu'il s'était faite, Victor Hugo était revenu à l'occupation de toute sa vie, à l'art ; — il avait repris ses travaux avant même d'en avoir tout à fait fini avec les petits adversaires politiques qui étaient venus le distraire deux mois auparavant.
11 avait mis au jour un nouveau drame six semaines après le drame proscrit, ce qui était une manière de dire son fait au gouvernement, lui montrer qu'il perdait sa peine, lui prouver que l'art et la liberté peuvent repousser en une nuit sous le pied maladroit qui les écrase.
Il comptait désormais, tant que besoin serait, poursuivre la lutte politique et l'cemTe littéraire. — Ou peut faire en même temps son devoir et sa tâche. L'un ne nuit pas à l'autre. L'homme a deux mains. —
Victor Hugo, en analysant son œuvre dramatique, a prédit que le Roi s'amuse et Lucrèce Borgia seraient peut-être un jour, l'un, la principale date politique, l'autre, la principale date littéraire de sa vie.