‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 73 sur 198 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Il a ajouté que l'idée qui produisit ces deux ouvrages, si différents par le fond, par la forme et par la destinée, est au fond la même.

Ce sont deux difformités ; l'une physique, hideuse, repoussante, et complète. Mais à une misérable créature, à Triboulet, une âme est jetée, et dans cette âme apparaît le sentiment le plus pur qui soit donné à l'homme, le sentiment paternel. Et ce sentiment sublime transforme la créature dégradée.

Lucrèce Dorgia est également une difformité hideuse, repoussante et complète, mais elle est une difformité morale relevée par le sentiment le plus pur que la femme puisse éprouver, le sentiment maternel.

« Dans ce monstre, mettez une mère, et le monstre intéressera, et le

monstre fera pleurer Ainsi la paternité sanctifiant la difformité physique,

voilà le Roi s'amuse ; la maternité purifiant la difformité morale, voilà Lucrèce Borgia. »

Victor Hugo, convaincu que les questions sociales sont en partie contenues dans les questions littéraires, s'est plu à rappeler que la multitude ne doit pas sortir du spectacle sans emporter avec elle quelque moralité austère et profonde; mais quand on a besoin d'étaler les plaies et les misères de l'humanité, il importe que le voile d'une idée consolante et grave soit jeté sur ce que ces nudités ont de trop odieux.

La portée philosophique des ouvrages dramatiques du poëte n'échappe plus aujourd'hui à personne, mais Lucrèce Borgia fut une victoire dont il importe de retenir la date. L'auteur avait alors trente ans.

Malgré l'enthousiasme du pui)lic, les classiques ne se tinrent cependant point pour battus. Armand Carrel, toujours au rang des irréconciliables, fit des restrictions convenables et ne put nier que le drame, habilement charpenté, était conforme aux traditions historiques, et que, grâce à lui, revivait véritablement la Lucrèce Borgia de la légende, la Lucrèce qui avait dans les veines du sang de courtisane et du sang de pape, la Lucrèce émouvante et terrible.

Les parodies ne manquèrent pas non plus ; elles ne méritent pas d'être citées ; mais nous devons signaler, parmi les satires, celle d'un poëte impitoyable et indigné, de Destigny, dont nous avons déjà cité le nom.

Ce barde terrible appela Victor Hugo :

Un Homère assidu de la fille de joiel

Et il ne se contenta pas de cette qualification sévère, il ajouta, après la représentation de Lucrèce Borgia, dans des vers inoubliables :

Voilà les fruits certains du drame moyen âge!

Vous qui prL^chez le crime et le concubinage,

L'humanité vous somme aujourd'hui par ma voix

De ne plus exhumer les horreurs d'autrefois I -— — ^,

Laissez vos Borgia dans leur sale poussière!

Car, vous l'avez compris, dramaturges infâmes, C'est vous qui dépravez la jeunesse et les femmes.

Et, terminant cette imprécation, Destigny, grand justicier de l'Éternel, prédit aux romantiques en général et à Victor Hugo en particulier :

. . Le tourment de bitume et de flammes Oti nos prédicateurs précipitent lésâmes!

C'était anticiper un peu sur le jugement dernier, et L^icrèce Borgia, malgré ces attaques grotesques, obtint un succès considérable ; l'auteur fut heureux de pouvoir, sans restriction, féliciter tous ses interprètes.

Il salua Frédérick-Lemaître qui, élégant et familier, plein de grandeur et plein de grâce, redoutable et doux, enfant et liomme, modeste, sévère et terrible, réalisa le Gennaro qu'il avait rêvé. Il remercia M"' Georges, grande tragédienne pendant l'insulte, grande tragédienne pendant la vengeance, grande tragédienne pendant le châtiment. Il remercia M"" Juliette, qui sut, tout en n'étant qu'une apparition, jeter sur la figure belle, jeune et fatale de la princesse Negroni un éclat extraordinaire, et révéler dans les quelques mots qu'elle avait à dire un talent plein d'âme, de passion et de vérité.

Depuis longtemps le théâtre de la Porte-Saint-Martin n'avait réalisé de recettes semblables à celles produites par Lucrh-e Borgia. Aussi, son directeur réclama à Victor Hugo une nouvelle pièce ; mais il fit sa réclamation de telle façon que l'auteur se fâcha, et les choses s'envenimèient à ce point qu'une rencontre fut décidée.

L'affaire s'arrangea au moment où les témoins s'allaient mettre en rapport. M. Harel daigna convenir de ses torts, mais il réclama sa pièce, et à la fin du mois d'août suivant Victor Hugo prévint son irascible directeur qu'il avait terminé et qu'il tenait à sa disposition une nouvelle pièce : Marie Tudor.

Afin de terminer ce qui est relatif à Lucrèce Borgia, ou du moins à l'époque où elle fut jouée pour la première fois (car nous aurons occasion de parler des reprises des drames de Victor Hugo), disons qu'un opéra, intitulé Liicrezzia Borgia et dont Donizetti fit la musique, fut représenté en 1834 sur le théâtre de la Scala, à Milan. Plus tard on joua cet opéra au Théâtre-Italien de Paris, et Victor Hugo dut revendiquer son droit de propriété littéraire.

Celte difilculté, qui se présenta également pour Ernani, fut facilement aplanie par la suite.

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