‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 74 sur 198 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

SouMAiRE : Mane Tudor. — M"' Georges. - Angelo. - Rivalité de M'" Mars et de M-' Dorval. La Esmeralda. — Fatalité. — Ruy Blas. — M. Auguste Vacquerie vient à la première représentation. — Les Durgraves. — Résolution de Victor Hugo après la chute de cette pièce. — Ouvrages inédits. — Secrètes menées des fournisseurs de tragédies de la Comédie française. — La Lucrèce de M. Ponsard. — L'amour dans le théâtre classique. — Des types en littérature. — Un procès gagné.

arie Tudor, qui primitivement s'appelait Marie d'Angleterre, fut représentée sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin le 6 novembre 1833.

Nous ne pouvons analyser ici cette œuvre considérable ; disons seulement que le poignant intérêt de ce drame historique réside « dans la réalité terrible de ce formidable triangle posé largement sur la scène et qui apparaît si souvent dans l'histoire : une reine, un favori, un bourreau ».

Cette pièce, en trois journées, en prose, est émouvante, pleine de situalions neuves, hardies, et expose dans un style vigoureux l'effrayant tableau des discordes civiles en Angleterre.

Elle ne fut représentée qu'à la suite d'embarras sans nombre que suscita le directeur llarel; mais malgré les sifflets qui jamais ne manquèrent aux « premières )) de Victor Hugo, elle obtint un immense succès.

M"' Georges interpréta Marie Tudor avec son habituelle passion et son magnifique talent.

« C'est toujours avec éblouissement que nous nous rappelons le sourire par lequel elle ouvrait le second acte, à demi couchée sur une pile de carreaux, vêtue de velours nacarat à crevés de brocart d'argent, sa main royale efneurant les cheveux bruns de Fabiano Fabiani agenouillé. Son profil nacré se découpait sur un fond d'une richesse sombre; elle étiiicelait, elle nagcnit dans la lumière; elle avait des fulgurations de beauté, des élancements d'éclat, et

représentait comme dans un rêve la puissance enivrée par l'amour. Avant qu'elle eût dit un mot, des tonnerres d'applaudissements qui ne pouvaient s'apaiser retentissaient du parterre au cintre'. »

Mais les applaudissements ne se continuaient pas pendant toute la durée de la pièce et M"' Georges elle-même fut sifilée ainsi que l'actrice qui jouait Jane, M"" Juliette, qui tomba gravement malade le lendemain de la première représentation. En dépit des anicroches, des sifllets et des ridicules critiques de Gustave Planche et de ses confrères, la pièce fit de belles recettes et se maintint longtemps sur l'afTiche.

Ce ne fut que près de deux ans plus tard, le 28 avril 1835, que fut joué, au Théâtre-Français, Angelo, drame également en prose.

L'auteur a déclaré avoir voulu mettre en présence, dans cette action, deux graves et douloureuses figures : la femme dans la société et la femme hors de la société; défendre l'une contre le despotisme, l'autre contrôle mépris; enseignera quelles épreuves résiste la vertu de l'une, à quelles larmes se lave la souillure de l'autre; rendre la faute à qui est la faute, c'est-à-dire à l'homme qui est fort et au fait social qui est absurde ; en regard de ces deux femmes poser deux hommes, le mari et l'amant, le souverain et le proscrit, et résumer en eux par mille développements secondaires toutes les relations régulières et irrégulières que l'homme peut avoir avec la femme d'une part et la société de l'autre.

C'est toujours par l'antithèse sociale que procède le grand écrivain, dans ses œuvres dramatiques si pleines d'intérêt et d'enseignements.

Chaque scène de ce chef-d'œuvre déborde de passion; il est écrit d'un style admirable, coloré, étincelant. Il fut un triomphe pour l'auteur et pour les acteurs.

Les situations s'y succèdent rapides, ingénieuses, émouvantes, imprévues, énergiques et gracieuses, naïves et pathétiques.

Angelo, accueilli par des acclamations et des larmes, donna lieu à une piquante rivalité entre deux grandes artistes. M"' Mars et 51'"° Dorval.

M'"" Dorval, si appréciée du poëte dans sa magnifique création de Marion de Lorme, se trouvait libre de tout engagement au moment où Angelo fut mis à la scène. Victor Hugo obtint qu'elle entrât à la Comédie française pour jouer dans sa pièce !e rôle de la chaste Catarina. M"'" Dorval ainsi que Frédérick-Lemaître personnifia le génie romantique et réalisa en quelque sorte l'idéal rêvé par les écrivains de cette époque de renaissance; sa sensibilité, sa passion, son enthousiasme soulevaient les salles. Elle avait des cris d'une vérité poignante, des sanglots à briser la poitrine, des intonations si naturelles, des larmes si sincères, que le théâtre était oublié et qu'on ne pouvait croire à une douleur de convention Son talent était essentiellement moderne; elle vivait avec les

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