‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 75 sur 198 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

idées, les passions, les amours, les erreurs et les défauts de son temps ; dramatique et non tragique, elle suivit la fortune des novateurs et s'en trouva bien.

On comprend qu'une semblable rivale dut porter ombrage à M"' Mars dont la douceur et la bonté n'étaient pas les vertus principales. La tragédienne se montra aussi désagréable que possible pour la comédienne, et sa mauvaise humeur éclata de telle sorte pendant les répétitions que 'Victor Hugo se vit contraint d'intervenir avec vigueur. M"" Mars ne s'adoucit qu'après la menace sérieuse de se voir retirer son rôle; mais comme toujours elle oublia ses rancunes quand elle fut devant le public, et malgré la coifTure ridicule qu'elle s'obstinait à porter comme au temps où elle jouait dona Sol, elle mérita ainsi que sa rivale l'ovation du public. Rachel, plus tard, obtint à son tour un triomphe dans le rôle de M"" Mars.

Peu de temps après le retentissant succès d'Angclo, Victor Hugo tira de son roman Notre-Dame de Paris, sur les sollicitations de ses amis, le libretto d'un opéra intitulé la Esmeralda, dont M"° Berlin, fille du directeur du Journal des Débats, fit la musique qui fut silllée à l'Académie royale de musique, le 14 novembre 1836.

Le libretto, plein de poésie, de passion, de vie, finissait par ce mot : fatalité.

M"" Victor Hugo a curieusement fait observer que ce fut une première fatalité que cet écrasement d'un ouvrage qui avait pour chanteurs M. Nourrit et M"' Falcon, pour musicienne une femme de talent, pour librettiste Victor Hugo, et pour sujet Notre-Dame de Paris. La fatalité s'attacha aux acteurs eux-mêmes. M"' Falcon y perdit sa voix. M. Nourrit ne tarda pas à s'aller tuer en Italie. A la même époque un navire appelé Esmeralda, faisant la traversée d'Angleterre en Irlande, se perdit corps et biens. Le duc d'Orléans avait nommé Esmeralda une jument de grand prix ; dans une course au clocher elle se rencontra avec un cheval au galop et eut la tête fracassée.

Il s'écoula plus de deux années avant que Victor Hugo fit représenter liuy Blas, le 8 novembre 1838, sur la scène de la Renaissance, théâtre destiné en principe à l'art romantique et construit par privilège royal.

liiaj Blas, drame en cinq actes et en vers, fut écrit pendant le mois de juillet et la première partie du mois d'août 1838.

Le sujet philosophique développé par Victor Hugo, — c'est le peuple aspirant aux régions élevées ; le sujet humain, c'est un homme qui aime une femme; le sujet dramatique, c'est un laquais qui aime une reine. —

Ce drame, sur lequel nous aurons occasion de revenir ainsi que sur les autres quand viendra l'époque des éclatantes reprises, ce drame fut un des plus contestés. Malgré Frédérick-Lemaître, qui joua avec son cœur et avec son génie le rôle du laquais Ruy Blas, ce valet aimé d'une reine, ce valet grand ministre, la pièce n'eut que cinquante représentations environ, et on sillla tous les soirs.

M. Auguste Vacquerie, qui depuis quelque temps déjà connaissait Victor

Hugo dont il devait rester, ainsi que M. Paul Meurice et M. Paul Foucher, au nombre des plus sûrs, des plus dévoués, des plus intimes amis de Victor Hugo, M. Vacquerie avail fait quatre-vingts lieues pour assister à la première représentaliou de Buy Blas; mais le dévouement et l'admiration des lettrés ne pouvaient rien alors contre le goîit dépravé de la foule.

il fallait quelques années encore avant que ces ouvrages immortels fussent compris, appréciés, admirés comme ils doivent l'être, comme ils le sont maintenant et pour toujours. Mais si la lutte a été longue et rude, la victoire définitive a depuis longtemps consolé le poëte des injustices des contemporains de sa jeunesse.

Il faut aller jusqu'au 8 mars ISZiS pour trouver une nouvelle représentalion à la Comédie française, celle des Burgravrs, cette grande épopée qui a été la dernière œuvre dramatique dont Victor Hugo ait autorisé la représentation. Cette splendide trilogie, qui fit justement comparer à Eschyle notre grand poëte tragique, devait être, elle aussi, méconnue. Es^chyle, le premier des tragiques grecs, après avoir longtemps passionné le peuple d'Athènes, s'était vu abandonner. On lui préférait Sophocle; il s'exila, le cœur plein de tristesse en disant : « Je consacre mes œuvres au temps. » Le temps lui donna raison, mais il ne vécut point assez pour jouir de son triomphe.

De même qu'Eschyle, Victor Hugo se vit préférer par les Athéniens de Paris un Sophocle de petite taille et de modeste talent qui se nommait M. Ponsard. On jouait alors la Lucrèce de ce poëte médiocre et on en exagérait le succès, dans un certain monde, pour préparer la chute des Burgnircs.

Jules Janin, après Lttrrêce, avait présenté Ponsard à Lamartine qui accueillit le nouveau venu avec une grande bienveillance.

« Ce fut presque un événement. Hugo, Lamartine, Vigny et Sainte-Beuve avaient passé pour les chefs de l'école romantique. Nous en étions tous alors, nous les jeunes. Notre instinct nous avait entraînés vers le vrai, et nous nous faisions les servants de ce Shakespeare qui se révélait par les splendeurs à'/Ier- ?nini, de Marion Delorme, du Boi s'amuse et de Buy Bios.

V Le parti classique s'empara des quelques beautés de /.Hr'mr et crut venger son interrègne en les exagérant et en opposant Ponsard à Hugo, c'est-à-dire un prince constitutionnel à Charlemagne. Notre foi romantique était une des expressions de notre amour pour la liberté. Nous fûmes indignés quand Lamartine patronna Ponsard, et nous l'accusâmes presque de défection. Heureuse époque où la guerre civile n'était qu'entre ceux qui se maintenaient dans les trois règles et ceux qui voulaient en sortir! Les qualités personnelles de l'homme et même du poëte, disons-le maintenani, nous firent peu à peu pardonner à Lamartine les faveurs dont il comblait Ponsard '. »

Ainsi, M. de Lacretelle, admirateur et ami dévoué de Lamartine, laissant

1 Henri de Laci'ciclle, Lamarline el ses umis

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