‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 76 sur 198 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

écl)apper un aveu précieux, a résumé l'état des esprits à l'époque de l'apparition des Burgrnves.

Les classiques relevaient la tète au nom de Ponsard et il est regrettable de trouver le nom de Lamartine mêlé à leurs tentatives de résurrection.

Inquiets de ces menées, Auguste Vacquerie et Paul Meurice cherchèrent à reconstituer les jeunes bandes de 1830 et allèrent demander à Célestin Nanteuil « trois cents Spartiates déterminés à vaincre ou à mourir plutôt que de laisser franchir les Thermopyles à l'armée barbare n.

Nanteuil, qui avait combattu avec tant de courage dans toutes les grandes batailles, Nanteuil secoua sa longue chevelure et répondit en soupirant à Vacquerie qui avait pris la parole : « Jeune homme, allez dire à votre maître qu'il n'y a plus de jeunesse ! Je ne puis fournir les trois cents jeunes gens. »

Et cela était vrai; les jeunes gens n'étaient plus épris de poésie; ils songeaient à s'enrichir, ils étaient embourgeoisés.

La représentation des Burgraves suscita des disputes et provoqua des collisions, quoique le talent du jeune maître eût encore grandi et pour ainsi dire atteint son apogée dans cette œuvre puissante, titanique; les ricanements et les sifflets se mêlèrent aux applaudissements et les Burgraves eurent trente représentations.

Victor Hugo subit les critiques aigres-douces de la Bévue des Deux Mondes et celles de la Gazette de France, qui ne lui pardonnait pas d'affirmer en politique des idées indépendantes.

Deux journaux seulement se montrèrent favorables à l'œuvre, le Messager dans lequel M. Edouard Thierry écrivit qu'on voulait bannir Victor Hugo du théâtre comme autrefois à Athènes on exilait les renommées qui duraient trop; et la Presse où M. Théophile Gautier publia les lignes suivantes :

« Quelle merveilleuse puissance il a fallu pour faire revivre ainsi une époque évanouie, perdue dans la nuit d'un passé douteux ! Rebâtir pierre à pierre, avec une puissance d'architecte du moyen âge, ce burg inaccessible et formidable, aux murailles où circulent des couloirs ténébreux, aux caveaux pleins de mystère et de terreur, avec ses vieux portraits de famille, ses panoplies qui rendent d'étranges murmures et qui semblent être remplies par les âmes dont elles ont revêtu le corps! quelle force de réalisation il a fallu pour mêler ainsi les fantômes de la légende aux personnages naturels, et mettre dans ces bouches impériales des discours dignes d'elles! Soutenir ainsi ce ton d'épopée, ce bel élan lyrique pendant trois grands actes, M. Hugo seul pouvait le faire

aujourd'hui A chaque instant un vers magnifique, d'un grand coup de son

aile d'aigle, vous enlève dans les plus hauts cieux de la poésie lyrique. C'est une variété de ton, une souplesse de rythme, une facilité de passer du tendre au terrible, du plus frais sourire à la plus profonde teneur, que nul écrivain n'a possédées au même degré >

Ce jugement est maintenant celui de la postérité, mais Victor Hugo,

jugeant qu'il n'était plus utile de s'exposer à des contestations de ce genre, se promit de ne plus faire jouer de pièces nouvelles.

Il a tenu parole et n'a donné au théâtre aucun ouvrage inédit.

A ceux qui lui objectent respectueusement qu'il ne doit pas priver le pays des drames qu'il a achevés, qu'il n'a plus à redouter les sifflets, il répond invariablement :

H Sous aucun prétexte, ma résolution est formelle, on ne jouera mes autres drames avant ma mort. ))

Ces pièces sont enfermées avec d'autres manuscrits dans une caisse en fer et quelques amis seulement les ont entendu lire au maitre, qui lit avec une rare perfection ; elles s intitulent : Torquemada, la Grand' Mère, l'Épce, Peut-être frère de Gavroche ; il s'y trouve une féerie, la Forêt mouillée, dans laquelle parlent les arbres et les fleurs.

Nous avons indiqué la portée philosophique du théâtre de Victor Hugo ; il nous reste à souligner d'un trait un de ses résultats ; il ressuscita en quelque sorte l'amour au théâtre.

Charles Nodier, résumant l'histoire littéraire des temps classiques, avait, avant 1830, remarqué que l'amour ne tenait pas une grande place dans cette histoire, et que depuis Malherbe, « qui vint enfin et qui aurait pu sans inconvénient se dispenser de venir » , les classiques avaient tous été antipathiques avec l'amour.

A part un petit nombre de scènes admirables de Molière, constatait le critique délicat, à part un petit nombre d'efl'usions admirables de La Fontaine, quelques élans de Phèdre et d'Ariane et quelques pleurs d'Andromaque, de beaux mouvements du Cid et un hémistiche sublime de Sertorius, les classiques n'ont pas plus entendu l'amour que la liberté.

Et, dans son style étincelant, Nodier s'indignait qu'une littérature qui doit reposer sur l'amour poétique ne fût plus comprise de ses interprètes naturels ; il se demandait avec colère comment une métaphysique plus précieuse que subtile s'était introduite chez les gens bien nés dans le commerce du cœur et pourquoi la sensibilité était devenue pédante comme la philosophie des encyclopédistes, et la volupté sale et brutale comme les spinthrées du Parc-aux- Gerfs.

Certain que l'amour ne se mêlait plus de rien, n'était mêlé ni aux productions littéraires du commencement de ce siècle, ni aux accouplements de la bourgeoisie, Charles Nodier affirmait enfin que l'amour s'était réfugié dans le peuple, » où se réfugient les hautes pensées de l'homme quand la société s'en va, parce que c'est dans le peuple que se conservent, se développent et se raniment tous les éléments de la civilisation, comme c'est dans la terre que se cachent pour renaître tous ces germes créateurs, dont la florissante résurrection renouvelle au printemps l'aspect de la nature ».

Avec le romantisme et avec Victor Hugo renaquit l'amour dont les héros

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