CHAPITRE XV
tirés du peuple, animés des grandes passions du peuple, se nomment, au théâtre, Hernani, Didier, Marion Delorme, Ruy Blas.
Ces personnages, qui aiment, qui pleurent, qui souffrent, qui vivent enfin d'une véritable vie humaine, sont devenus des types, c'est-à-dire l'expression d'une vérité, la représentation d'une idée, et en même temps la marque, le signe de la création.
Or la création, l'invention, est le sceau du génie. L'artiste banal imite; l'artiste vrai enfante, anime un être qui résume en lui un groupe, une famille d'êtres. Les classiques avaient continué la reproduction des types de l'antiquité et s'étaient condamnés à copier, à recopier, à imiter. Un certain genre de beau en littérature, comme eu peinture, leur semblant le beau consacré par une longue admiration, ils ne se hasardaient pas à en concevoir un autre. Pourquoi cesser d'admirer ce que la foule admirait avant eux?
ttre banal, flatter la foule et ses usages, cela est le moyen de parvenir et de réussir vite, mais la contrarier au risque d'être sifflé, cela est inutile, hardi, téméraire.
Les romantiques eurent cependant cette témérité ; ils pensèrent que le moment était venu de produire quelque chose de nouveau, au risque de mécontenter les convenances ; ils crurent qu'il ne fallait pas plus longtemps laisser contester à la nation française le génie d'invention qu'elle possède plus qu'aucun peuple; ils affirmèrent enfin que la liberté en littérature ne devait pas être un vain mot, quoique cette liberté eût été disputée en France à la littérature, depuis que notre littérature existe, tantôt au nom des Grecs et d'Aristote, tantôt au nom de la Sorbonne, de l'Université ou de l'Académie, tantôt enfin au nom de la liberté elle-même.
Ils devinrent créateurs à leur tour après de puissants esprits, après Rabelais, Molière et d'autres, et parmi eux « Victor Hugo se montra un des génies les plus originalement inventeurs qui aient appaiiu à aucune des époques de la littérature française ' » .
Son génie explique les haines des impuissants qui parvinrent, à force d'intrigues, à se maintenir au Théâtre-Français pendant de longues années durant lesquelles le Roi s'amme, Hernani, Marion Delorme et Angelo furent bannis de cette scène.
C'était une persécution littéraire cachée sous une tracasserie politique ; il est étrange, dit Victor Hugo, parlant de ce fait, qu'en ce temps les préjugés littéraires, les animosités et les intrigues littéraires aient eu encore assez de consistance et de solidité pour qu'on piit, en les amoncelant, en faire une barricade devant la porte d'un théâtre.
H dut briser cette barricade, qui resta debout pendant les premières années du régne de Louis-Philippe, et au mois de novembre 1837, il fit devant
K. Nodier, Miscellanées
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le tribunal de commerce un procès ayant pour but de contraindre la Comédie française à exécuter ses engagements, c'est-à-dire à représenter ses drames ainsi qu'elle l'avait promis, et à indemniser l'auteur pour le long temps qu'elle avait tenu ses œuvres à l'écart.
M. Paillard de Villeneuve, chargé de la plaidoirie, s'acquitta brillamment de sa tâche. Il demanda si un théâtre subventionné par l'État devait être le monopole exclusif de quelques auteurs, pâles satellites d'un grand siècle, et si la scène ne devait pas être ouverte à une nouvelle école, qui voulait que le xix« siècle eût son cachet original et son horizon de gloire et d'immortalité.
Il rappela la série d'intrigues qui avaient enveloppé le chef de l'école nouvelle pendant sept années ; il énuméra toutes les violations de traités faites par la Comédie française, qui, pendant ces sept années, refusa, en dépit des clauses de ses traités, de reprendre les drames de Victor Hugo ; il prouva que cette obstination déloyale était le résultat des manœuvres de quelques députés classiques qui, au moment de la discussion du budget, menaçaient le Théâtre français de lui retirer une subvention qu'il \ou\ait profaner au contact des novateurs littéraires!
11 dit enfin que jamais pièces n'avaient été d'un meilleur rapport et combien il était étrange que la Comédie-Française condamnât au silence et à loubli un écrivain dont les ouvrages dramatiques, déjà traduits dans toutes les langues, étaient Teprésentés sur les divers théâtres de l'Europe, à Londres, à Vienne, à Madrid, à Valladolid, à Moscou, partout, excepté à Paris, excepté dans la langue française.
Le poëte, dans une courte improvisation, rappela à son tour les sollicitations du directeur du Théâtre-Français pour obtenir ses pièces, et demanda pourquoi ce directeur avait deux visages, ou plutôt deux masques, l'un avec lequel il trompait les auteurs, l'autre avec lequel il voulait tromper la justice.
Le tribunal de commerce lui donna gain de cause et condamna la Comédie française à payer six raille francs de dommages-intérêts et à représenter dans un court délai Hemani, Marion Delorme et Angelo.
La cause vint en appel devant la cour royale de Paris, au mois de décembre 1837.
Victor Hugo, une fois encore, prit la parole pour montrer ses adversaires, une petite coterie embusquée derrière les bureaux du ministère de l'intérieur, coterie prétendant fermer la porte du Théâtre-Français à toute une littérature, parce que cette littérature ne lui convenait point.
La Cour, au milieu des marques unanimes de satisfaction des assistants, maintint la décision des premiers juges.
Justice fut faite de la coterie ministérielle. On reprit Hemani, qui fut applaudi de tous, ce qu'un classique expliqua en disant que Victor Hugo en avait changé tous les vers 1