‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 79 sur 198 · CHAPITRE XVI. Î · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI. Î

Jamais le côté matériel et extérieur des choses, a dit un critique, n'avait été rendu avec autant de relief et de couleur ; jamais la versification française n'avait atteint ce degré de richesse pittoresque, d'harmonie savante, d'ampleur mélodieuse.

On a reproché à l'auteur des Orientales d'avoir peint un Orient imaginaire, non réel, non historique, créé par sa rêverie ardente. On a lui a demandé à quoi rimait cet Orient et à quoi bon ces Orientales? Il a répondu qu'il n'en savait rien, que c'était une idée qui lui avait pris d'une façon assez ridicule, en été, en allant voir coucher le soleil à Vanves. 11 ne croit pas qu'il y ait, dans le jardin de la poésie, des fruits défendus.

Les attaques n'empéchèreni pas le livre de parvenir, en quelques semaines, à la septième édition ; dans cette œuvre Victor Hugo a, pour la première fois, donné libre carrière à son imagination en la maintenant dans la perfection absolue de la forme.

Les Orientales, a-t-on écrit, ressemblent à l'architecture gothique du xv« siècle, comme elle, ornées, amusantes, épanouies. Elles sont un trône merveilleux dressé à l'art pur. Toutes les formes de la conception poétique y apparaissent; depuis les ballades amoureuses jusqu'aux chants de combat, chacune des pièces est un bijou finement ciselé, soigneusement serti ; jamais aucun poëte français ne mania le vers avec autant de souplesse et de fécondité.

Les Orientales, publiées en 1829 par l'éditeur Gosselin, redoublèrent l'admiration des jeunes disciples de Victor Hugo. Une année après cette publication, quelque temps après la représentation à'Hernani, le plus enthousiaste de tous, Théophile Gautier, sollicita l'honneur d'être présenté « au grand chef ». Le récit de cette entrevue doit être cité dans ce livre. C'est une adorable page et un admirable portrait de Victor Hugo à cette époque :

« Nous en avions presque le droit, après nos campagnes, raconte donc Gautier. Rien n'était plus simple; Gérard de Nerval ou Petrus Borel n'avaient qu'à nous mener chez lui. Mais à cette idée nous nous sentions pris de timidités invincibles. Nous redoutions l'accomplissement de ce désir longtemps caressé. Lorsqu'un incident quelconque faisait manquer les rendez-vous arrangés avec Gérard ou Petrus pour la présentation, nous éprouvions un sentiment de bienêtre, notre poitrine était soulagée d'un grand poids, nous respirions librement.

(I Deux fois nous montâmes son escalier lentement, comme si nos bottes eussent eu des semelles de plomb. L'haleine nous manquait ; nous entendions notre cœur battre et des moiteurs glacées nous baignaient les tempes. Arrivé devant la porte, au moment de tirer le cordon de la sonnette, pris d'une terreur folle, nous tournâmes les talons et nous descendîmes les degrés quatre à quatre, poursuivi par nos acolytes qui riaient aux éclats.

« Une troisième tentative fut plus heureuse : nous avions demandé à nos compagnons quelques minutes pour nous remettre et nous étions assis sur une

(les marches de l'escalier, car nos jambes flageolaient sous nous et refusaient de nous porter; mais voici que la portp s'ouvrit et qu'au milieu d'un flot de lumière, tel que Phœbus-ApoUon franchissant les portes de l'Aurore, apparut sur l'obscur palier, qui? Victor Hugo lui-même, dans sa gloire!

« Comme Eslher devant Assuérus, nous faillîmens nous évanouir. Hugo ne put, comme le satrape vers la belle Juive, étendre vers nous, pour nous

POmnAlT DE VICTOR HUGO, A VI.NGT-IIUIT ANS.

rassurer, son long sceptre d'or, ce qui nous étonna. U sourit, mais ne parut pas surpris, ayant l'habitude de rencontrer journellement sur son passage de petits poëtes en pâmoison, des rapins rouges comme des coqs ou pâles comme des morts, et même des hommes faits interdits et balbutiant. 11 nous releva de la manière la plus gracieuse et la plus courtoise, car il fut toujours d'une exquise politesse, et, renonçant à ^a promenade, il rentra avec nous dans son cabinet.

« Henri Heine raconte que, s'étant proposé de voir le grand Gœthe, il

LES FEUILLES OAUTOMNE.

avait longtemps préparé dans sa tète les superbes discoursqu'il lui tiendrait, mais qu'arrivé devant lui il n'avait rien trouvé à lui dire, sinon « que les pruniers sur la route d'Iéna à Weimar portent des prunes excellentes contre la soif » ; ce qui avait fait sourire doucement le Jupiter Mansuetus de la poésie allemande, plus flatté peut-être de cette ânerie éperdue que d'un éloge ingénieusement et froidement tourné. Notre éloquence ne dépassa pas le mutisme, quoique, nous aussi, nous eussions rêvé pendant de longues soirées aux apostrophes lyriques par lesquelles nous aborderions Hugo pour la première fois.

« On peut regarder les dieux, les rois, les jolies femmes, les grands poètes un peu plus fixement que les autres personnages, sans qu'ils s'en fâchent, et nous examinions Victor Hugo avec une intensité admirative dont il ne paraissait pas gêné.

« Ce qui frappait d'abord dans Victor Hugo, alors âgé de vingt-huit ans, c'était le front vraiment monumental qui couronnait, comme un fronton de marbre blanc, son visage d'une placidité sérieuse ; il était vraiment d'une beauté et d'une ampleur surhumaines; les plus vastes pensées pouvaient s'y écrire, les couronnes d'or et de laurier s'y poser comme sur un front de dieu ou de césar. Des cheveux châtain clair l'encadraient et retombaient un peu longs. Une face soigneusement rasée, d'une pâleur particulière, trouée et illuminée de deux yeux fauves pareils à des prunelles d'aigle, et une bouche à lèvres sinueuses, à coins surbaissés, d'un dessin ferme et volontaire qui, en s'entr'ouvant pour sourire, découvrait des dents d'une blancheur étincelante. Pour costume une redingote noire, un pantalon gris, un petit col de chemise rabattu ; la tenue la plus exacte et la plus correcte.

« On n'aurait vraiment pas soupçonné dans ce parfait gentleman le chef de ces bandes échevelées et barbues, terreur des bourgeois à menton glabre. Tel Victor Hugo nous apparut à cette première rencontre, et l'image est restée ineffaçable dans notre souvenir. Nous gardons précieusement ce portrait beau, jeune, souriant, qui rayonnait de génie et répandait comme une phosphorescence de gloire'. »

Cette page si débordante d'enthousiasme donne nettement l'idée du respect qu'imposait Victor Hugo à l'âge où les poètes, d'ordinaire, commencent à peine à se faire connaître. U avait inspiré déjà à des hommes qui n'étaient guère moins jeunes que lui une vénération comj)lète, absolue. Cela tenait non seulement à la valeur incontestable de ses premières œuvres, mais encore à la dignité de sa vie privée, à la grandeur de son caractère. Quoique mêlé au cénacle, quoique vivant dans une parfaite intimité avec les hommes de lettres, ses contemporains, il ne s'écartait jamais d'une réserve aimable, d'une gravité affable. Il se montrait bon mais sérieux, gai mais non familier. Il comptait des amis fervents mais qui jamais ne passaient de l'amitié à la camaraderie; per-

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