‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 80 sur 198 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

sonne en dehors de ses proches parents ne l'a jamais tutoyé. On l'a injurié, calomnié, on ne l'a jamais traité avec mépris. Nous verrons plus tard à quelle émotion ont toujours été en proie ceux qui lui ont été présentés.

Dès 182S, alors qu'il avait quitté la rue de Vaugirard pour s'installer rue Notre-Dame-des-Ghamps, au numéro 11, les hommes de lettres qui le venaient voir le considéraient comme leur maître. Parmi les plus assidus étaient Louis Boulanger et surtout Sainte-Beuve qui a reconnu que Victor Hugo lui enseigna un procédé d'art poétique, et lui ouvrit un jour sur le style et sur la facture du vers, et qui, c'est son aveu même, avait été conquis dès le premier jour au chef du romantisme.

Les soirées se passaient en lectures que la petite Léopoldine et le gros Charles, qu'on appelait Chariot, écoutaient en silence. Victor tout petit dormait dans son berceau. — Parfois venaient Alfred de Musset, Lmile Deschamps, Gustave Planche, Mérimée, Béranger et Paul Foucher, cet écrivain de mérite à l'imagination si ardente, au cœur noble et généreux, qui ne cessa de témoigner à son beau-frère illustre une admiration pleine de tendresse.

Cette petite maison de la rue JNotre-Dame-des-Ghamps sous le toit de laquelle tant de beaux vers s'écrivirent est aujourd'hui démolie. Elle était située entre cour et jardin ; la propriétaire habitait le rez-de-chaussée, la famille Hugo le premier étage. On y entrait par une longue avenue plantée d'arbres, bordée de murailles, et qui conduisait à la cour. M'"" Victor Hugo se plaisait là beaucoup, mais il lui fallut déménager en toute hâte après les représentations à'Hernani. La propriétaire se plaignait de ne pouvoir dormir à son rez-dechaussée depuis que le poëte recevait après minuit de nombreuses visites. Elle s'imaginait avoir loué à des gens tranquilles, à un ménage rangé, et ces gens recevaient six cents personnes par jour. Cela ne pouvait faire l'affaire d'une brave femme qui s'était retirée du commerce pour vivre tranquille dans sa maison et qui aimait à se coucher de bonne heure. Elle donna congé à ses locataires qui transportèrent leurs pénates dans une rue projetée du quartier François 1". Il n'y avait alors dans cette rue, la rue Jean-Goujon, qu'une maison qui devait porter plus tard le n° 9, la maison du poëte ; tout autour des jardins, et les Champs-Elysées alors très déserts, mais dont la solitude était favorable aux promenades et aux rêveries de Victor Hugo qui a toujours aimé à travailler en marchant. La seule chose remarquable dans cette voie non construite était un grand jeu de boules, entouré de planches, que fréquentaient les bourgeois le dimanche.

L'installation ne se fit pas tranquillement; elle commençait à peine lorsqu' éclata la révolution de 1830. On se battit aux Champs-Elysées; les balles situèrent autour de la maison isolée de la rue Jean-Goujon ; les nouveaux habilanls durent envoyer leurs objets précieux rue du Cherche-Midi.

Puis le calme revint et les travaux recommencèrent.

Mclor Hugo, à cette époque, avait coutume de sortir dans la soirée,

d'errer au hasard pendant de longues heures, de rêver, de composer une pièce de vers, une scène, un chapitre et d'écrire en rentrant. II sortait seul, malgré les menaces qu'on lui adressait. Hernani ^\&\i suscité de formidables colères ; le poëte reçut un cartel d'un auteur dramatique dont le nom est si parfaitement inconnu que, malgré sa prodigieuse mémoire, il l'a complètement oublié; on lui envoyait chaque jour des lettres non seulement injurieuses, mais terribles. L'une d'elles, que M'"" Hugo a reproduite dans son livre, était à peu près conçue en ces termes : « Si tu ne retires pas ta sale pièce, on te fera passer le goût du pain. »

Victor Hugo riait de ces sottises. Une nuit, après avoir composé au dehors une page des Feuilles d'automne, il rentra vers deux heures, alluma sa lampe et la plaça sur la table de son cabinet de travail dont les fenêtres donnaient sur la rue, au second étage. A peine s'était-il assis et avait-il tracé quelques lignes lorsqu'une détonation retentit et une vitre vola en éclats près de sa tète. Il ouvrit la croisée, personne. 11 se retourna. Une balle avait troué derrière lui, passant à quelques centimètres au-dessus de son front, un tableau de Boulanger accroché au mur. Il souffla sa lampa et alla se coucher.

Jamais le poëte ne voulut porter plainte contre l'assassin qui ne renouvela pas sa tentative.

La maison de la rue Jean-Goujon était habitée au premier par la propriétaire, au second par Victor Hugo. Au-dessus se trouvaient encore deux étages, l'un occupé par le général vicomte de Cavaignac, oncle de Godefroy et d'Eugène Gavaignac, et dont le fils fut nommé pair de France.

Au-dessus encore le baron de Mortemart de Boisse, dont Emile Deschamps, qui aimait à rire, disait : 11 n'est ni baron, ni mort, ni de Boisse, il est emart.

Ce Mortemart de Boisse, beau-frère du vicomte de Cavaignac, était alors rédacteur du recueil périodique intitulé : la Revue des Deux-Mondes, fondé en 18'29 par Ségur-Duperron et Mauroy. La Renie devenue fameuse était en ce temps-là une publication de peu d'importance et s'occupait presque spécialement de géographie. M. de Boisse apprit à Victor Hugo que les fondateurs ne demandaient qu'à vendre cette publication et lui demanda s'il connaissait ua acquéreur. Justement M. Buloz, le célèbre Buloz, venait d'hériter d'une vingtaine de mille francs et cherchait à créer un journal. Le poëte, qui l'avait souvent rencontré, lui fit part de ce qui se passait, et c'est ainsi qu'il fut mêlé à la vente de la Revue des Deux Mondes. L'acquisition se fit après des pourparlers très courts, et aussitôt Buloz demanda à Victor Hugo sa collaboration ; celui-ci refusa en principe, mais permit de publier exceptionnellement le récit du voyage aux Alpes qu'il avait fait avec Nodier.

Le succès de la Revue commençant à se dessiner, son directeur revint à la charge disant :

(i Mes abonnés m'écrivent qu'ils vous désirent. Je leur dis : Hugo est le plus grand poëte du monde. Bien de plus naturel qu'ils me répondent :

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