CHAPITRE XVI
Donnez-nous du Hugo.
— Je ne veux pas écrire dans les Revues, répondait invariablement le poëte.
— Eh bien! s'écria un jour Buioz, désespérant de vaincre cette volonté ferme, eh bien, je vous préviens, monsieur, que mon journal ne peut plus être votre journal. »
Et, en effet, dans la Revue des Deux Mondes succédèrent iiniiiédiatcnicnt, aux éloges sans bornes, les attaques furieuses. Buloz n'a jamais pardonné.
Cn soir d'hiver, en 1831, un jeune homme qui devait devenir un des écrivains distingués de la Revue et un académicien, M. Xavier Marmier, alors passionné pour la poésie, se présenta rue Jean-Goujon. Il n'avait ni recommandation, ni lettre d'introduction ; il venait apporter au poëte un volume de vers, \n\.\i\i\é Esquisses poétiques. 11 savait que quiconque s'occupait d'art et de poésie était certain d'être bien accueilli, d'emporter un avis sincère, une opinion franche, un conseil utile. On l'introduisit dans une grande salle meublée simplement, mais avec élégance et bon goût, un intérieur d'artiste et de poëte. Près de la cheminée était assise une jeune femme d'une beauté rare. M'"" Victor Hugo, qui tenait un enfant sur ses genoux. Le maître de la maison lisait, assis près d'elle. 11 était dans toute la plénitude de sa jeunesse et de son talent. Le visiteur resta dans l'admiration de ce groupe lui rappelant un des plus beaux tableaux de Van Dyck ; il conserva une impression si profonde que le souvenir lui en est resté vivant après cinquante années.
Le poëte, qui toujours a gardé au plus profond de son cœur le culte sacré ' de la famille, apparaît sous son aspect nouveau. La paternité a pris la place de l'amour. C'est le temps où, dans les Feuilles d'automne, qui parurent en 1831, il chanta, non plus la femme, mais la mère, et c'est à l'enfant qu'iront désormais ses tendresses infinies, aux petits dont les grâces bruyantes et adorables égayent sa pensée, mais chargent son front de paternels soucis.
Les Feuilles d'automne passent encore, non sans raison, pour le plus touchant de ses recueils lyriques.
Il conte les joies intimes, il chante, ainsi que l'a justement remarqué M. Alfred Nettement dans son Histoire de la littérature française sous le gouvernement de Juillet, il chante ce qu'il a senti, ce qu'il a vu, ce qu'il aime ; sa femme, cher et doux ornement de son foyer, ses enfants à la tète blonde, les paysages dont les frais horizons fuient devant son regard, les sentiers embaumés des fleurs qu'il a cueillies, les arbres à l'ombre desquels il a rêvé. — Le charme de ce volume, c'est d'avoir été écrit par un mari, par un père, par un amant de la nature, avec la vivacité d'impressions réelles ; ce qu'il y a de plus poétique dans les Feuilles d'automne, c'est ce qu'il y a de plus vrai, ce qui sort le plus directement du cœur humain, l'accent du père de famille, l'extase du jeune homme devant la beauté chaste et pure, le sentiment reconnaissant
du nis.
C'est dans cette œuvre, la plus parfaite peut-être, qu'il évoque le souvenir de sa naissance maladive, de sa mère bien-aimée, la mémoire de son père vénéré. En même temps que se montre le progrès merveilleux de son style apparaissent des sentiments d'une grandeur et d'une beauté inconnues. La vie lui apparaît, sous son véritable jour, pleine de désillusions et de tristesses, mais consolée par les seules joies réelles de l'homme, par les joies lortiliantes et fécondes de la famille.
Déjà il mesure le chemin parcouru, il regarde derrière lui les rêves envolés ; il s'étonne que les heures heureuses se soient écoulées si vite ; il s'écrie, les yeux pleins de larmes :
Que vous ai-je donc fait, ô mes jeunes années, Pour m'avoir fui si vite et vous être éloignées,
Me croyant satisfait?
Hélas! pour revenir ni'apparaitre si belles. Quand vous ne pouvez plus me prendre sur vos ailes.
Que vous ai-je donc faitV
Il se demande où est le bonheur pour l'humanité égarée et soufl'ranie; il s'épouvante du sort qui lui est réservé, et il murmure cette parole de résignation ;
Oublions, oublions! Quand la jeunesse est morte, Laissons-nous emporter par le vent qui l'emporte
A l'Iiorizon obscur.
Rien ne reste de nous; notre œuvre est un problème; L'homme, fantôme errant, passe sans laisser même
Son ombre sur le mur.