CHAPITRE XV
Cette sombre et majestueuse philosophie n'est cependant pas un cfi de désespérance.
Le poëte, miroir de l'humanité, soulTre et gémit, mais ses larmes sont séchées par la contemplation de ceux qu'il aime, par le sourire des êtres qui lui sont chers. Il se plaint du sort à nous réservé, mais il aime.
A la première jeunesse, à la croyance ardente, à la virginale prière d'une âme stoïque et chrétienne, à la mystique idolâtrie pour un seul être voilé, ont succédé un sentiment amèrement vi'ai du néant des choses, un inépuisable adieu à la jeunesse qui s'enfuit.
Cette constatation est de Sainte-Beuve, qui se montrait encore son ami et son admirateur, mais qui, chose surprenante pour un homme destiné à finir comme un libre-penseur convaincu, reprochait à Victor Hugo de ne plus assez songer à Dieu, à Victor Hugo qui devait rester, quoique débarrassé des superstitions de son enfance, un fervent croyant en l'immortalité en l'âme.
Les Feuilles d'automne, quoique paraissant à la suite d'une révolution, à un moment politique grave, furent, en dépit de la politique, en dépit des criti jues, parmi lesquels Planche se montra, comme d'habitude, le plus injuste et le plus haineux, les Feuilles d'automne furent bientôt dans toutes les mains. Elles s'adressaient à l'homme^ elles étaient le reflet de ses bonheurs et de ses souffrances ; elles furent comprises de tous, tant est grand le charme de la poésie véritable, tant sont saisissantes la rêverie du génie et la mélodie des; beaux vers.
C'est une œuvre de maturité dans laquelle il est aisé de saisir la transformation des croyances et qui marque que l'esprit de Victor Hugo a fait un grand pas en avant.
Heureux du labeur accompli, mais ne se reposant jamais, il continue s^ tâche, et, en même temps qu'il régénère le théâtre, qu'il écrit des romans d'une portée et d'une valeur considérables, il poursuit son œuvre de poëte.
En 1835 paraissent les Chaitts du crépuscule. Pourquoi ce titre?
— Parce qu'alors, « dans les idées, dans les choses, dans la société comme dans l'individu, tout était à l'état de crépuscule ; parce que tout s'agite confusément à ce moment du siècle où un point d'interrogation se dresse à la fin de tout ».
Le poëte a toujours les mêmes pensées avec d'autres soucis, le même front avec d'autres rides, la même vie avec un autre âge. Il s'interroge, il se demande ce que vont devenir les esprits, il cherche à percer la brume qui l'entoure et l'incertitude qui lui pèse. Il se plaint de ce il ne sait quoi d'à demi éclairé qui l'environne, et il explique ainsi ses cris d'espoir mêlés d'hésitation, ses chants d'amour coupés de plaintes, sa sérénité pénétrée de tristesse. Grâce au crépuscule qui empêche la nation de voir clair dans ce qu'elle pense et dans ce qu'elle croit, le poëte, écho du peuple, a des défaillances qui se relèvent soudain ; il est parfois troublé, mais il contemple avec calme les tumultes poli-
tiques, et au moment où il craint que tout n'aille s'obscuicissant, il se reprend à croire avec une foi joyeuse à l'épanouissement possible de l'iiumaiiité.
Dans les opinions religieuses, dans les opinions politiques, il se glisse une incertitude continuelle. C'est une époque de transition et d'attente que traverse la société, et le poëte traduit, répercute le bruit des flots humains, tantôt paisibles et tantôt tumultueux, ainsi que le vent de la mer emporte au-dessus des montagnes les murmures des vagues tranquilles ou les mugissements de la tempête.
Placé entre la négation et l'affirmaiion, n'ayant plus de croyances absolues, il ne se prononce ni pour le doute ni pour le contraire, il dit qu'il espère.
Il ne sait quels bienfaits produira la révolution de 1830 tant acclamée ; il devine, il pressent qu'elle n'est point une forme de gouvernement bonne pour le progrès, mais il ne sait ce qui la remplacera.
Et qu'importe I bien loin de ce qui doit nous suivre Le destin nous emporte éveillés ou dormant. Que ce soit pour mourir ou que ce soit pour vivre Notre siècle va voir un accomplissement.
Cet horizon, qu'emplit un bruit vague et sonore, Doit-il pâlir bientôt? doit-il bientôt rougir? Esprit de l'homme! attends quelques instants encore Ou l'ombre va descendre, ou l'astre va surgir 1
Vers l'orient douteux tourné comme les autres. Recueillant tous les bruits formidables et doux, Les murmures d'en haut qui répondent aux nôtres, Le soupir de chacun et la rumeur de tous,
Le poëte, en ses chants où l'amertume abonde, Reflétait, écho triste et calme cependant. Tout ce que l'âme rêve et tout ce que le monde Chante, bégaye ou dit dans l'ombre en attendant I
A ces préoccupations graves se mêlent des chants de colère et de pitié ; il attache au pilori l'homme qui a livré une femme, la duchesse de Berri, et il ne veut pas qu'on insulte les femmes qui tombent. Il médite, il réfléchit, il travaille.
Il veut que de la poésie sorte un enseignement ; il dira à son âme, dans les Bayons et les Ombres :
Mais d'abord, dans les Voix intérieures^ qui parurent en 1837, et qu'il dédia ta son père, non inscrit sur l'arc de l'Étoile (réclamation à laquelle le gouvernement de Louis-Philippe fit droit aussitôt), dans les Voix intérieures Victor Hugo poursuit son étude philosophique et sociale. Il envisage le triple aspect de la vie : le foyer, le champ, la vie.
1! examine la fonction du poète qui, jetant sur ses contemporains ce tranquille regard que l'histoire jette sur le passé, doit, sans se laisser tromper aux illusions d'optique, se montrer au-dessus du tumulte, inébranlable, austère et bienveillant; impartial toujours, sans rien concéder aux petites colères ni aux petites vanités ; attentif à tout, sincère en tout, désintéressé sur tout.
Le résultat de l'art étant pour lui l'adoucissement des esprits et des mœurs, la civilisation même, il entend s'efforcer d'atteindre ce résultat par toutes les voies ouvertes à sa pensée, par le théâtre comme par le livre, par le roman comme par le drame, par l'iiistoire comme par la poésie.
Partout il voit marcher l'idée en mission à travers son siècle, il veut être le défenseur de l'idée.
Les Voix intérieures, que l'inévitalile Planche, en quelques lignes, condamna dédaigneusement à l'oubli, sont animées d'un souille plus puissant et vivent d'une inspiration encore plus élevée que les œuvres précédentes ; elles contiennent des pages magnifiques, de hautes et superbes méditations sur le sort des rois et des empires, et à côté, de délicieux clans de tendresse adressés à l'enfant « ce bandit aux lèvres roses ».
Il adresse à ses enfants des reproches, il les gronde un moment parce qu'ils ont brûlé qnelques-uns de ses vers, mais il rappelle bien vite ces oiseaux envolés, tant il s'ennuie quand il n'entend plus leurs gazouillements, et il leur demande pardon de les avoir grondés. Revenez, s'écrie-t-il.
Enfants, vous dont la vie est faite d'espérance, Enfants, vous dont la joie est faite d'ignorance, Vous n'avez pas soulTert et vous ne savez pas Quand la pensée en nous a marclié pas à pas Sur le poêle morne et fatigué d'écrire Quelle douce chaleur répand votre sourire!
Son œuvre, il la définit ainsi :
Pierre à pierre en songeant aux croyances éteintes, Sous la société qui tremble à tous les vents, Le penseur reconstruit ces deux colonnes saintes : Le respect des vieillards et l'amour des enfants
Plus tard, en ISÛO, dans les Hayons et les Ombres, que Victor Hugo lut chez M. de Lacretelle où se réunissaient Lamartine, Emile Deschamps, Jules Le Fèvre et tant d'autres, dans les Hayons et les Ombres le poëte réclame