‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 83 sur 198 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

le droit d'être libre dans sa bienveillance pour ceux qui travaillent, dans son aversion pour ceux qui nuisent, dans son amour pour ceux qui servent, dans sa pitié pour ceux qui souffrent; libre de se pencher sur toutes les misères; libre de s'agenouiller devant tout les dévouements.

La liberté de la pensée, tel est le thème de ses revendications poétiques, le but de sa vie. Nous avons laissé volontairement de côté, pour un moment, ses affirmations politiques qui seront étudiées dans un chapitre spécial et bien mises en lumière, afin qu'il soit permis de juger la conscience de l'homme. Nous n'examinons en ce moment que la première partie de l'œuvre lyrique de Victor Hugo.

Au reste, dans le volume qui termine cette série d'ouvrages, dans les Bayons et les Ombres, on trouve peu de pièces politiques proprement dites, quoique presque toutes se rapportent aux découragements de l'heure présente. Ke trouvant dans la vie de la nation aucun sujet de nature à l'enthousiasmer, Yictor Hugo continue à chanter les joies du foyer domestique, à peindre en vers immortels les admirables spectacles de la nature. Il jette un regard attendri sur le passé qui s'éloigne, il évoque ses souvenirs d'enfance. L'enclos des Feuillantines, où il a passé ses jeunes années, est maintenant habité par d'autres; ce n'est plus pour lui que les oiseaux chantent et que les arbres reverdissent dans ce jardin témoin de ses premiers jeux, dans cette demeure où sa mère souriait, où l'amour chaste lui apparut. L'amas de ses souvenirs s'est dispersé au vent ; la maison qu'il a été revoir l'a regardé et ne l'a pas reconnu. D'autres, des indifférents, possèdent sa retraite cliérie.

L'impassible nature à déjà tout repris.

Les feuilles et les fleurs l'ont oublié, mais lui se souvient avec une tristesse pénétrante et profonde. La richesse musicale de la rime, la magnificence des descriptions, la grandeur des images, le luxe des ciselures, donnent à ce livre, comme à tous ses livres de vers, un enchantement pour l'oreille, un charme pour l'esprit.

Victor Hugo ne cesse de plaindre les souffrants et les déshérités , il gémit sur le sort de ceux qui n'ont point d'armes pour combattre dans la grande bataille de la vie. Après s'être demandé quelle est la fin de tout, la vie ou bien la tombe, après avoir, dans les Voix intérieures, flagelle le pauvre riche qui vit pour l'or, sans cœur, sans pensée et sans foi, sourd à toutes les pensées généreuses, il regarde, dans les Bayons et les Ombres, à travers la lucarne d'une mansarde, une jeune fille du peuple, une ouvrière, dont le mouchoir est pudiquement noué, dont le regard est limpide, qui chante et qui travaille, simple et sans crainte, et il lui conseille d'être gaie, laborieuse et pure, et de n'écouter que les fortifiants conseils de la vertu.

H proteste, malgré son admiration pour Voltaire, contre le scepticisme

voltairicn, devenu le mot d'ordre de la bourgeoisie sous Louis-Philippe, contre l'admiration malsaine des mauvaises œuvres de ce grand esprit. Les romantiques, alors, quoique ayant déclaré la guerre à l'ancien régime littéraire, n'admettaient pas encore le nouveau régime philosophique ; mais ils étaient pleins de pitié pour la femme à qui la faim, « empoisonneuse infâme », a conseillé de vendre son âme, et ils comparaient celles qui, grâce au destin, n'ont jamais eu à combattre contre le mal, à celles que la misère condamne à l'infamie.

Victor Hugo, socialiste, apparaît luttant en faveur des souffrances du peuple dès les premières années du gouvernement de Juillet. A mesure qu'il réfléchit, sa pitié s'accroît ; et il est aisé de suivre, à travers les progressions de sa pensée, les révolutions de sa conscience, l'enchaînement de ses idées, la trace de ce qu'on peut appeler son perfectionnement moral.

Sa tâche et sa mission, il l'a comprise et il l'a expliquée.

Il désire vivre dans la nature, et habiter avec la société.

Il veut penser et faire penser avec un cœur plein d'effusion et un regard rempli de paix, pleurer pour consoler, méditer pour guérir, étudier les codes humains pour les adoucir, et n'être jamais troublé dans sa contemplation profonde et austère.

A ses yeux, un haut enseignement se dégage des crimes royaux et des vices populaires; mais il entend que les exceptions honteuses soient voilées à dessein, et que l'écrivain ne cesse d'inspirer la vénération pour la vieillesse, la compassion pour la femme, le respect pour la paternité et pour les pauvres, la tendresse pour les misérables et, au-dessus de tout, l'espérance, la poésie et l'amour.

Le poète dont il a défini l'action, le poète qu'il rêve, et qu'il a été et qu'il est, doit accomplir une œuvre ressemblant à l'œuvre de la terre : « des productions de toute sorte, une seule idée première pour toutes les conceptions, des fleurs de toute espèce, une même sève pour toutes les racines ».

Déjà, longtemps avant son exil, Victor Hugo afllrme que le poète doit avoir en lui le culte de la conscience, comme Juvénal, lequel sentait jour et nuit « un témoin en lui-même » ; le culte de la pensée, comme Dante, qui nomme les damnés » ceux qui ne pensent plus » ; le culte de la nature, comme saint Augustin, qui, sans crainte d'être déclaré panthéiste, appelle le ciel « une créature intelligente ».

Victor Hugo appréciant les Bayons et les Ombres alTlrme qu'il a toujoui"s la même manière de voir les faits et les hommes, et qu'il continue l'œuvre entreprise depuis plus de dix ans, quoique peut-être en regardant un horizon plus élargi, un ciel plus bleu, quoique jouissant d'un calme relativement plus profond.

Mais il ne s'est jamais laissé aller au hasard de l'inspiration ; il croit, sinon à la valeur, du moins à l'unité de son œuvre; il ne dit pas qu'il a été un artiste civilisateur, mais il dit qu'il a eu cala pour idéal, pour but, pour ambition,

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