CHAPITRE XVII
sifs de son esprit. 11 montre tous les échelons de l'échelle par lui gravie de 1819 à 1834 et veut qu'eu compare les changements successifs de son style et de sa pensée, les élargissements de son horizon, espérant prouver par comparaison qu'il est en progrès.
11 croit avec raison qu'en se reportant à ses débuts, qu'en examinant l'état de son esprit au commencement de ce siècle, il permet qu'on comprenne l'état de l'esprit d'une fraction assez notable de la génération d'alors. En généralisant de la sorte, on n'a plus seulement devant soi un royaliste adolescent, mais un document historique.
Et regardant le profil à demi effacé de tout ce qu'il se figurait en 1819, le travail qui s'opérait dans son cerveau, il apprécie de la sorte ses œuvres premières :
« 11 y a des recherches historiques et des rêveries, des élégies et des feuilletons, de la critique et de la poésie; pauvre critique, pauvre poésie surtouti Il y a de petits vers badins et de grands vers pleureurs ; d'honorables et furieuses déclamations contre les tueurs de rois; des épîtres où les hommes de 1793 sont égratignés avec des épigrammes de 175/i, espèces de petites satires sans poésie qui caractérisent assez bien le royalisme voltairien de 1818, nuance perdue aujourd'hui. Il y a des rêves de réforme pour le théâtre et des vœux d'immobilité pour l'État ; tous les styles qui s'essayent à la fois, depuis le sarcasme de pamphlet jusqu'à l'ampoule oratoire; toutes sortes d'instincts classiques mis au service d'une pensée d'innovation littéraire; des plans de tragédies faits au collège; des plans de gouvernement faits à l'école. »
C'est avec cette sévérité que Victor Hugo apprécie ses essais littéraires, mais il ajoute que, au milieu de toutes les idées contradictoires qui bruissent à la fois dans ce chaos d'illusions généreuses et de préjugés loyaux, sous le flot le plus obscur, sous l'entassement le plus désordonné, on sent poindre et se mouvoir un élément qui s'assimilera un jour tous les autres, l'esprit de liberté que les instincts de l'auteur appliqueront d'abord à l'art, puis, par un irrésistible entraînement de logique, à la société; de façon que chez lui, dans un temps donné, aidées il est vrai par l'expérience et la récolte des faits de chaque jour, les idées littéraires corrigeront les idées politiques.
Victor Hugo tout entier est expliqué par ces quelques lignes, et ce qu'il nomme « une sorte d'herbier où il a déposé sous étiquette un échantillon tel quel de ses diverses floraisons successives », le recueil Litlcruture et Philosophie mêlées offre un grand intérêt à qui veut comprendre l'enchaînement, la succession, le perfectionnement d'un des plus grands esprits qui jamais ait existé.
Dans la préface de ce livre si intéressant, Victor Hugo résume, en des pages trop courtes, ses opinions sur l'art.
11 se défend d'avoir jamais prononcé sérieusement les appellations de classiques et de romantiques, et se félicite d'avoir vu finir les batailles litté-
raires des dernières années de la Restauration, parce que c'est un grand progrès dans une discussion quand les mots de parti sont hors de combat. Ensuite, définissant l'art, il affirme que la forme est chose absolue, qu'une idée ne saurait être présentée sous des formes diverses, et que rien n'est plus inséparable que l'idée et l'expression de l'idée, en poésie. « Otez sa forme à Homère, vous avez Bitaubé. » Cela constaté, il résume avec une précision et une clarté vraiment admirables l'histoire de la langue française depuis le XVI'' siècle. II examine les progrès accomplis, demande qu'on en accomplisse d'autres encore, mais à la condition que les écrivains conservent dans leur manière d'écrire des habitudes dignes et sévères, parce que l'avenir littéraire n'appartient qu'aux hommes de style, parce que dans tout grand écrivain il doit y avoir un grand grammairien.
Enfin, faisant à ceux qui se destinent aux lettres la plus magnifique leçon, il leur dit d'écrire en sorte que leurs œuvres soient hautes et grandes, et vivantes, et fécondes, et aillent toujours au fond des âmes.
Pour peu que l'on l'éfléchisse à ces déclarations, à ces affirmations, il est aisé de surprendre, pour ainsi dire, le secret de la pensée de Victor Hugo. A mesure qu'il avance en âge, à mesure que grandit et se développe sa superbe intelligence, à mesure qu'il réfléchit à la mission de l'art et qu'il médite sur le sort de l'humanité, son horizon s'élargit; il ne se contente plus de chanter, il veut agir, il veut se mêler aux luttes publiques afin d'apporter à l'étude des questions sociales l'appui de son expérience et de son talent.
Pour cela, aborder la tribune lui semble nécessaire. Mais il n'y avait sous Louis-Philippe que deux sortes de tribunes, celle de la Chambre des députés et celle de la Chambre des pairs. Être nommé dépilté, le poëte ne le pouvait pas; il n'était propriétaire d'aucune maison, sa fortune ne le lui permettait pas, et la propriété était une des conditions de l'éligibilité.
La porte de la pairie lui pouvait être ouverte à la condition qu'il figurât dans un des corps parmi lesquels le roi pouvait recruter ses pairs. Or l'Académie était au nombre de ces corps, et Victor Hugo se présenta à l'Académie, en 1836.
Ce fut, a remarqué plaisamment Dumas, une fantaisie étrange, de la part de l'auteur des Odes et Ballades, de Marion Deloniw et de Notre-Dame de Paris, celle de vouloir devenir le collègue de M. Droz, de M. Brifaut et de M. Viennet.
Mais quoique ce titre ne lui parût devoir rien ajouter à la gloire de son illustre ami, Dumas ne s'en montra pas moins zélé pour satisfaire ce qu'il appelait un caprice et il se chargea de récolter quelques suffi-ages. Il alla voir Casimir Delavigne, s'imaginant que l'auteur des Messcniennes regarderait comme un devoir de sa position de faire asseoir près de lui un rival aussi glorieux que l'était le candidat qui faisait à l'Académie l'honneur de lui demander un fauteuil.