CHAPITRE XVII
L'excellent Dumas se trompait et il a conté avec son adorable franchise comment Delavigne, qui l'aimait, lui oITrit sa voix, mais la refusa pour Victor Hugo avec une véhémence inimaginable.
Ni instances, ni supplications ne purent vaincre cette volonté implacable. Casimir Delavigne, qui n'avait de haine pour personne, haïssait Victor Hugo de toute son âme. Alexandre Dumas s'est vainement demandé le secret de cette antipathie profonde, tout en rappelant que Delavigne, faible de complexion, n'avait produit qu'une œuvre poitrinaire. Point n'est besoin d'autre explication.
Le plus beau poëte de l'ère impériale était faible, essoufHé, haletant; il détestait Victor Hugo à cause de sa vigueur, de sa force et de sa puissance.
Cependant les académiciens n'avaient pas le choix des candidats ; ils étaient même fort embarrassés. En désespoir de cause ils nommèrent Dupaty dont le bagage littéraire était si léger qu'il ne pèse plus aujourd'hui dans la mémoire de personne.
Victor Hugo se consola de son échec par un mot :
« Je croyais, dit-il, qu'on allait à l'Académie par le pont des Arts; je me trompais, on y va par le Pont-Neuf. »
En 1839, un nouveau fauteuil se trouvant vacant, le poêle recommença ses visites. Il alla, suivant l'usage, de porte d'immortel en porte d'immortel, bien reçu, mais avec une froideur marquée.
La plupart des académiciens n'étaient-ils pas ses adversaires acharnés, ces classiques et pédants écrivains auxquels sa renommée inspirait tant de colère?
Cependant il ne regrette pas, nous a-t-il gaiement rappelé, ses frais de cabriolet. Voir en robe de chambre ces pontifes hargneux qui affectaient un si grand dédain pour ses œuvres, cela l'amusait infiniment.
Il se souvient encore de l'attitude de Briffaut, de la mine de Lacuée de Gessac. Le jour où il alla chez le célèbre Baour-Lormian le concierge avait quitté sa loge; comme il errait à travers les étages, il aperçut au pied d'une porte une paire de souliers si immense qu'il n'hésita pas à frapper <à cette porte. Il n'y avait que Baour qui piit chausser ces souliers-là.
Il se rappelle aussi l'attitude d'Alexandre Duval qui l'accueillit avec une hostilité mal déguisée.
« Qu'aviez-vous donc fait à cet académicien ? lui avons-nous demandé récemment.
— Je lui avais fait Herniini », nous répondit-il en souriant.
Ce Duval, perclus, à demi mort, se fit, en 1839, porter dans une chaise à l'Acadéniio, pour voter contre Victor Hugo. Royer-Collard apercevant ce malheureux à l'œil éteint, qui geignait tandis que des domestiques le descendaient sur leurs ])ras, s'écria : « Quel est l'infâme candidat qui est cause qu'on apporte ici ce moribond? Dites-moi son nom afin que je vote toujours contre lui! »
Royer-Collard, quand il sut le nom du candidat, s'excusa; en elTet, il vota pour lui. Mais en 1839 M. Mole fut élu.
Une troisième fois, en 1840, nouvelle vacance et nouvel échec; les académiciens s'adjoignirent M. Flourens.
Enfin, en 1841, la « docte compagnie » daigna admettre dans son sein le poëte des Feuilles d'automne. Ceux qui votèrent pour lui se nomment : Lamartine, Chateaubriand, Royer-Collard, Villemain, Ch. Nodier, Ph. de Ségur, Lacretelle, Salvandy, Mole, Pongerville, Soumet, Mignet, Cousin, Lebrun, Dupin aine, Thiers et Viennet. Ceux qui votèrent contre sont : Casimir Delavigne, Scribe, Dupaty, Roger, Jouy, Jay, Briffaut, Campenon, Feletz, Etienne, Tissot, Lacuée de Cessac, Flourens et Baour.
M. Guizot était arrivé trop tard pour prendre part au vote. Chateaubriand, qui n'allait jamais à l'Académie, avait pris ses précautions pour venir à l'heure; il avait trouvé utile de se déranger cette fois-là comme les précédentes, car quatre fois il vint donner sa voix à celui dont il avait prédit le grand avenir, et quatre fois il écrivit au candidat pour lui dire qu'il considérait ce vote comme un juste hommage.
Cela n'a pas empêché plus tard M. de Loménie {l'homme de rien, de la Galerie des contemporains illistres), de contester une fois encore la qualification Il d'enfant sublime » donnée jadis par Chateaubtiand au lauréat des jeux Floraux.
M. de Loménie affirme que M. de l'.hateaubriand. au moment de la réception du poëte, déclara en termes assez vifs à M. de Salvandy chargé de répondre au récipiendaire, qu'il n'avait jamais dit une chose semblable. L'attitude de l'auteur du Génie du Christiiinisnie, son aveu que nous avons enregistré au début de ce livre, prouvent quelle foi il faut accorder au racontar de M. de Loménie.
Un autre nom à remarquer parmi ceux des votants favorables est celui de M. Viennet, lequel, à l'époque où Victor Hugo fut nommé chevalier de la Légion d'honneur, avait, dans une lettre peu connue, déclaré qu'il voulait, non pas cesser de porter sa décoration, mais réclamer, « pour ceux qui auraient le courage de lire jusqu'au bout les vers ou la prose des romantiques, la croix de chevalier, et la croix d'oflicier pour ceux qui les auraient compris ».
Il faut pardonner à ce pauvre Viennet ; il s'était converti.
Un candidat avait refusé de se porter contre Victor Hugo. Ce candidat se nomme Balzac, qui plus tard, en 1849, se présentant à son tour, se vit préférer M. de Noailles dont la valeur littéraire était insignifiante, et qui, découragé, écrivit à M. Lauraut Jan pour le prier de remercier les deux académiciens qui l'avaient honoré de leurs suffrages : « L'Académie m'a préféré M. de Noailles ; comme écrivain, il vaut mieux que moi ; mais comme noblesse et gem'e grand seigneur, je vaux mieux que lui, car autrefois je me suis retiré devant la candidature d'Hugo! »
L'Académie française, dont certes les choix ont été dictés en maintes circonstances par des rancunes littéraires ou des nécessités pohliques, compte parmi les siens assez de noms illustres pour mériter d'être respectée.