‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 88 sur 198 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Mais la malignité publique, qui ne respecte rien, ne lui a pas ménagé les épigrammes, et ne considère pas le titre d'académicien comme indispensable à la consécration du talent.

Victor Hugo lui-même ne fut pas félicité par tous, et, le jour de son élection, un inconnu lui remit sous pli cacheté le quatrain suivant :

LE POETE ET l'e M P E RE ITR.

Pleins de gloire en dépit de cent rivaux perfides, Tous deux, en même temps, ils ont atteint le but; Lorsque Napoléon prend place aux Invalides, Victor Hugo peut bien entrer à l'Institut.

Il y prit place le 3 juin ISil, succédant à Népomucène Lemercier.

Son discours de réception commence par un magnifique tableau de la puissance de Napoléon 1", devant qui tout s'inclinait, tout, « excepté six poètes, excepté six penseurs restés seuls debout, devant l'univers agenouillé : Ducis, Delille, M™' de Staël, Benjamin Constant, Chateaubriand, Lemercier. <( Que signifiait cette résistance? Au milieu de cette France qui avait la victoire, la force, la puissance, l'empire, la domination, la splendeur; au milieu de cette Europe émerveillée et vaincue, qui, devenue presque française, participait elle-même du rayonnement de la France, que représentaient ces six esprits révoltés contre un génie, ces six renommées indignées contre la gloire, ces six poètes irrités contre un héros? — Ils représentaient eu Europe la seule chose qui manquât alors à l'Europe, l'indépendance ; ils représentaient en France la seule chose qui manquât alors à la France, la liberté. «

De là, naturellement, l'académicien passe à l'éloge de son prédéce.sseur. Il raconte l'indépendance et la noblesse de la vie de Népomucène Lemercier, ami du consul Bonaparte qu'il tutoyait, et dont il devint l'ennemi quand Bonaparte s'appela Napoléon et se fit couronner empereur.

Enfin, raj^pelant que Lemercier sacrifia son œuvre à sa dignité d'écrivain, Victor Hugo conclut que la tâche de tous les écrivains est de propager la civilisation; il rappelle ce qui n'a cessé d'être, pour lui, poëte, sa règle, sa loi, son principe et son but : — dévouer sa pensée au développement continu de la sociabilité humaine; avoir les populaces en dédain et le peuple en amour; respecter dans les partis, tout en s'écartant d'eux quelquefois, les innombrables formes qu'a le droit do prendre l'initiative multiple et féconde de la liberté ; répandre largement ses encouragements et ses sympathies sur ces générations encore couvertes d'ombre, qui languissent faute d'air et d'espace, et que nous entendons heurter tumultueusement de leurs passions, de leurs souffrances et de leurs idées, les portes profondes de l'avenir....

11 veut que tout vrai penseur songe à l'éducation des masses par les écoles.

les ateliers et les bibliothèques; à l'amélioration graduelle de l'homme par la loi et par l'enseignement

Le beau discours du nouvel élu fut chaleureusement applaudi à l'Académie, beaucoup plus chaleureusement que la pâle réponse de M. de Salvandy, qui ne professait pas, pour les théories littéraires hardies, une profonde estime.

Les journaux indépendants louèrent la belle page consacrée à l'apologie de la liberté littéraire.

Deux ans après, au moment où, suivant l'ordre établi, Victor Hugo était à son tour président de l'Académie française, Casimir Delavigne mourut et le poëte se trouva obligé de prononcer au cimetière l'oraison funèbre de celui qui lui avait donné la preuve d'une inexplicable inimitié.

La rancune était loin de son cœur. Il honora en quelques mots le grand talent de Casimir Delavigne, à qui il reconnut une âme élevée et sereine, un cœur doux et bon, un esprit consciencieux. Il s'écria : Que les petites haines qui poursuivent les grandes renommées, que les divisions d'écoles, que les rumeurs des partis, que les passions et les ingratitudes littéraires fassent silence autour du poëte endormi !

Le 16 janvier 18Zi5, Victor Hugo, académicien, eut à répondre au discours de M. Saint-Marc Girardin, appelé à remplacer M. Gampenon. Enfin, c'est sa dernière harangue académique, il répondit au discours de Sainte-Beuve le 27 février de la même année. Louer Sainte-Beuve, cela était pour le poëte une tâche difficile et presque cruelle. L'ancien ami, le disciple enthousiaste avait fait place à un ennemi vil, à un critique injuste. Déjà le 18 septembre 1835, Sainte-Beuve écrivait à M. Louis Noël, un autre ancien disciple de Victor Hugo : « Vous vous êtes fait, je crois, un peu d'illusion dans le temps sur

Hugo Il n'était pas tel autrefois que l'amitié le rêvait Après avoir

été plus que personne sous le premier charme, j'en suis venu à savoir bien le vrai sur ce caractère... Son plus grand tort est dans l'orgueil immense et l'égoïsme infini d'une existence qui ne connaît qu'elle : tout le mal vient de là; quant aux autres faiblesses, elles appellent l'indulgence, tant qu'elles ne sont que des faiblesses. »

Et Sainte-Beuve ne s'en tint pas à ces insinuations perfides. Il alla jusqu'à publier dans un livre, qu'il nommait lui-même ses Poisonn^ les calomnies les plus odieuses, les mensonges les plus infâmes contre celui qui l'avait accueilli fraternellement à son foyer de famille.

Victor Hugo l'avait chassé. II avait juré de se venger; il se vengeait à sa manière. 11 disait que la réputation du poëte était surfaite, et, le 1" mars 1840, il osa publier, dans la lievuc des Dctt.r Mondes, un article iniitulé Dix ans après en littérature, qui est le modèle de la perfidie littéraire. La difficulté de cet article n'était pas petite. Il s'agissait pour le critique de se démentir, de renier toutes ses affirmations précédentes. Il fit assez malproprement sa besogne ; on en jugera par quelques lignes :

Page 1