CHAPITRE XVIII
SoMMAinB : A'otre-Dame de Paris (1S31). — Histoire d'un tricot cl d'une bouteille d'encre. — Lo but que s'est proposé l'auteur de Noire-Dame. — Archéologie et philosophie. — Los critiques de l'œuvre. — Jugements de Sainte-Beuve et de Jules Janiu. — Questions de mots. — L'érudition de Victor Hugo. — Son vocabulaire. — Querelles do saluants. — Un cicérone bien informé. — Pièces tirées de Notre-Dame de Paris. — Romans projetés. — Le IViiii. — Un touriste consciencieux, — L'architecture du moyen âge.
Dix ans avant d'entrer à l'Académie française, à l'époque où il livrait bataille au théâtre qu'il régénérait en rajeunissant le drame, en élargissant et en renouvelant la forme dramatique, à l'époque où il donnait à la poésie une puissance nouvelle, Victor Hugo avait fait paraître en 1831 un roman en deux volumes, ISotrc-Dmnc de Paris, qui suffirait à immortaliser son nom.
Le poëte s'était engagé depuis longtemps déjà à donner cette œuvre à un de ses éditeurs, M. Gosselin; mais le temps lui manquant pour tenir sa promesse, il s'était mis en retard et M. Gosselin, mécontent de n'avoir pas édité Ilernani, le mit en demeure de tenir immédiatement ses engagements. Le manuscrit devait être terminé en 1829; il n'était pas commencé en juillet 1830. On convint qu'il serait prêt pour le mois de décembre suivant, et l'auteur e mit à l'œuvre au moment où la révolution éclata. La maison de la rue Jean- Goujon étant menacée, nous l'avons dit, Victor Hugo fit porter ses manuscrits rue du Cherche-Midi, et dans ce déménagement précipité, un cahier de notes qui lui avait demandé plus de deux mois de recherches fut égaré.
Ces chapitres égarés, qui s'intitulaient : Impopularité, Abha.t bcali Martini et Ceci tuera cela, ne parurent qu'en 1832, dans la huitième édition de I\'otrc-Da»}c de Paris, après que l'auteur les eut retrouvés. Selon lui ils n'entament eu rien le fond du drame et du roman, mais il les a remis à leur place afin de compléter sa pensée d'esthétique et de philosophie. Dans l'intérêt do l'œuvre M. Gosselin accorda un nouveau délai de deux mois et n'exigea le manuscrit que pour le premier février 1831 .
Cinq mois et demi restaient à l'écrivain ; il s'acheta, ainsi que nous l'a appris le témoin de sa vie, — une bouteille d'encre et un gros tricot de laine
grise qui l'enveloppait du cou à l'orteil, mit ses habits sous clef pour n'avoir pas la tentation de sortir, et entra dans son roman comme dans une prison... Dès lors il ne quitta plus sa table que pour manger et pour dormir. Sa seule distraction était une heure de causerie après dîner avec quelques amis qui venaient le voir, M. Pierre Leroux entre autres, et auxquels il lisait parfois ses pages de la journée. —
Quelques jours avant l'achèvement de Notre-Dame de Paris, M. Gosselin écrivit à Victor Hugo pour savoir en quels termes il pouvait faire annoncer ce livre impatiemment attendu.
« ... — C'est, répondit l'auteur, une peinture de Paris au xv* siècle, et du xv^ siècle à propos de Paris. Louis XI y figure dans un chapitre. C'est lui qui termine le dénouement. Le livre n'a aucune prétention historique, si ce n'est de peindre peut-être avec quelque science et quelque conscience, mais uniquement par aperçus et par échappées, l'état des mceurs; des croyances, des lois, des arts, de la civilisation enfin, au xv siècle. Au reste ce n'est pas là ce qui importe dans le livre. S'il a un mérite, c'est d'être œuvre d'imagination, de caprice et de fantaisie. »
Nous n'avons point pour tâche d'analyser cette œuvre puissante qui est connue du monde entier; nous voulons seulement rappeler la pensée de l'auteur qui, s'efforçant d'ouvi'ir quelques perspectives vraies sur l'art du moyen âge, a ressuscité cette époque.
C'est un archéologue savant qui a fait revivre pour nous, dans ce livre, les monuments du vieux Paris, qui a fouillé, fureté la cathédrale, dont les fondations et les premières constructions remontent au xii" siècle, et laquelle, après les agrandissements et les mutilations des siècles suivants, est devenue et est restée un des plus purs chefs-d'œuvre de l'architecture religieuse, de cette architecture qui, depuis l'origine des choses jusqu'à la découverte de l'imprimerie, est « le grand livre de l'humanité, l'expression principale de l'homme à ses divers états de développement, soit comme force, soit comme intelligence ».
Victor Hugo a toujours eu le respect profond de l'architecture nationale; il a toujours défendu nos vieux monuments contre le vandalisme des architectes modernes, et la sombre et magnifique cathédrale de Paris, symbole suprême de l'art et de la pensée des générations disparues, est la principale héroïne de son œuvi-e.
C'est un historien érudit qui a étudié et remis en lumière les superstitions du peuple parisien au moyen âge, ranimant les physionomies intéressantes et curieuses des écoliers, des truands, des alchimistes, des poètes, des marchands, des magistrats, nous promenant à travers les ruelles et le Palais de Justice, du cloître à la place de Grève, du parvis Notre-Dame à la Cour des Miracles pleine de tapage et dans laquelle fourmillent des bandits parlant une langue inconnue ou plutôt oubliée.