CHAPITRE XVI il
'Avay/.-/;, la Fatalité, dirige cette cohue d'hommes à qui la civilisation n'a encore appris ni le devoir, ni le droit. L'inexorable déesse antique dont Victor Hugo a pris le nom pour épigraphe de Notre-Dame, nom qu'il avait déchilTré sur le mur d'une cellule des tours, la Fatalité seule livre le prêtre à l'amour, la bohémienne au prêtre et contraint la mère à conduire sa fille au gibet.
C'est à la Fatalité qu'obéissent Gringoire,qui personnifie la misère littéraire de l'époque, Jehan FroUo l'écolier, Trouillefou, roi des Truands, Quasimodo, difformité idéale, et la Esmeralda, idéal de la grâce, de la jeunesse et de la beauté, qui dansait sur le parvis avec sa jupe bariolée et son corsage d'or au milieu d'un cercle de badauds, arrondissant ses bras, faisant ronller le tambour de basque, un vieux tapis de Perse sous son pied d'une petitesse andalouse, la jeune fdle à la taille élancée, à la peau brune et dorée dont la rayonnante figure laissait voir, quand elle tourbillonnait, un éclair dans ses grands yeux noirs.
L'idée première du livre est l'art, l'architecture, mais dans le cadre magnifique de la cathédrale se passe un drame saisissant.
— Style et magie de l'art, facilité, souplesse et abondance pour tout dire, regard scrutateur pour beaucoup démêler, connaissance profonde de la foule, de l'homme vain, vide, glorieux, mendiant, vagabond, savant, sensuel; intelligence inouïe de la forme, expression sans égale de la grâce, de la beauté matérielle et de la grandeur ; reproduction équivalente et indestructible d'un gigantesque monument; gentillesse, babil, gazouillement de jeune fille et d'ondine, entrailles de louve et de mère, bouillonnement dans un cerveau viril de passions poussées au délire, l'auteur possède et manie à son gré tout cela. —
Ainsi le jugeait Sainte-Beuve encore impartial.
Alfred de Musset, lui, feignit de ne pas comprendre la portée de cette œuvre colossale.
D'autres critiques furent plus audacieux. Un d'eux, appartenant à un grand journal parisien, écrivit : « !Sotre-Diime de Paris n'est qu'une plate copie de la Mèrope de Voltaire. C'est une mère qui retrouve sa fille. Donc, du côté de l'invention, néant. »
Telle n'était pas l'opinion de Jules Janin, qui s'écria enthousiasmé :
« ?iolre-Dame de Paris est une terrible et puissante lecture, dont l'esprit se souvient comme d'un horrible cauchemar, avec terreur. C'est là surtout que la verve, le génie, l'audace, l'inflexible sang-froid et l'incroyable volonté du poëte s'étalent dans toute leur puissance.
« Que de malheurs entassés dans ces lugubres pages! Que de ruines relevées, que dépassions terribles, que d'événements incroyables! Toute la fange et toute la croyance du moyen âge sont pétries, remuées et mêlées ensemble avec une truelle d'or et de fer. Le poëte a souillé sur toutes ces ruines qui, à
sa voix, se sont dressées de toute leur hauteur sur le sol parisien. Dans ces rues étroites, dans ces places remplies et populaires, dans ces coupe-gorges, dans cette milice, dans ces marchands, dans ces églises, que de passions circulent, toutes brûlantes, toutes vivantes, toutes armées! Chacune d'elles a son vêtement qui lui est propre, robe de femme ou robe de prêtre, armure ou bonnet ; ou bien la passion est toute nue et en haillons et toute misérable comme une passion de bête féroce... Victor Hugo a obéi à sa double vocation de poëte et d'architecte, d'historien et de romancier; il a vécu à la fois d'invention et de souvenirs. Il a fait mugir à la fois toutes les cloches de la grande ville, et il en a fait battre tous les cœurs, excepté le cœur de Louis XI. Voilà ce livre, brillante page arrachée à notre histoire, qui jettera le plus grand éclat dans la vie littéraire de l'auteur. »
Insister sur la valeur de cette œuvre louée hautement par Eugène Sue et par Déranger est aujourd'hui chose inutile. Tout le monde a lu, relu, admiré ce monument littéraire digne de la cathédrale de Paris.
Personne n'ose plus traiter avec dédain ce roman sans égal et on n'en conteste plus que certaines locutions, que l'emploi de termes techniques, de locutions inusitées ou du moins peu généralement employées.
Il est certain que Victor Hugo se sert d'un vocabulaire considérable et n'hésite jamais à mettre à leur place des mots dont le sens échappe au vulgaire. 11 s'est donné la peine de lire les dictionnaires, de les étudier; il ne se contente pas pour rendre sa pensée des expressions communément usitées; quoique son style soit d'ordinaire d'une clarté et d'une concision rares, il aime à écrire quand cela lui semble nécessaire les mots qui font image, qui peignent, les mots dont on se servait à, l'époque où vivaient les personnages mis en scène par lui. L'érudition ne lui semble point indigne de l'écrivain.
Il lui a paru utile pour Notre-Dame de Paris, par exemple, de fouiller le glossaire du moyen âge, de se l'assimiler afin de faire revivre d'une manière exacte et pittoresque les mœurs et le langage de ce temps. Alors certains commentateurs ont prétendu qu'un semblable vocabulaire s'étayait sur une science de mauvais aloi, utile à contrôler, et qui infligerait aux Saumaise futurs des tortures cruelles. Ces commentateurs ont choisi des exemples dans Notre- Dame. Us se sont vainement demandé ce que signifiaient ces termes : « la casaque à mahoitres », « les voulgiers », « les craacquiniers », « le gallimard taché d'encre », « le hasteur », etc., etc.
Les savants dignes de ce nom n'ont pas eu grandes recherches à faire pour prouver aux malveillants critiques leur parfaite ignorance. Ils ont répondu simplement que, sous Louis XI, époque à laquelle se passe Notre-Dame de Paris, la casaque à mahoitres était une casaque à manches bouffantes, et qu'on ' lisait dans la chronique de Jacques Duclerc (1/167) que les nobles dames de la; cour de Philippe le Bon portaient à leurs robes « gros mahoitres sur leurs épaules pour les faire apparoir plus fournies et de plus belle encolure ». Ainsi