CHAPITRE XVIII
plaçaient les premières vignettes de Tony Johannot. Le nombre des éditions qui suivirent est pour ainsi dire incalculable.
Le retentissement de l'ouvrage au moment de son apparition attira une foule de curieux à la vieille basilique de Philippe-Auguste, et le cicérone de l'établissement exploita l'empressement des visiteurs.
Un jour que Victor Hugo était allé montrer « sa cathédrale » à des dames, le cicérone en question se chargea de faire à sa façon les honneurs du monument. Arrivé près de la porte du sonneur qui se trouve au-dessus de la galerie supérieure, il ouvrit la porte d'une cellule et dit : « C'est là que l'illustre Victor Hugo a écrit l'histoire de Notre-Dame. H n'est pas sorti avant d'avoir achevé sa tâche. Voilà sa table, voilà sa chaise, voilà son lit. Il se contentait de peu pour la nourriture ; notre ordinaire lui suffisait. »
— Mon ami, répondit gravement le poëte avec politesse, je vous remercie de nous avoir bien voulu fournir ces détails Itistoriqucs! »
Et, le saluant, il lui mit un bon pourboire dans la main.
Le roman de Noire-Daine de Paris, aussitôt qu'il fut publié, tenta un dramaturge.
Le l" juin 1832, fut représenté pour la première fois à Paris, sur le théâtre du Temple, un drame en trois actes et sept tableaux, tiré du livre de Victor Hugo, par Dubois, artiste du théâtre de Versailles. Les catalogues ne font point mention de cette œuvre oubliée et dans laquelle Quasimodo, principal personnage, est qualifié jeune premier.
Nous citons comme curiosité cette pièce imprimée en 183S à Paris et à Versailles, chez les libraires marchands de nouveautés ; elle eut, du reste, un fort petit nombre de représentations.
Tout autre est l'œuvre remarquable de M. Paul Foucher, beau-frère de Victor Hugo, qui fit jouer à Paris, en 1850, un drame intitulé Aotre-Dame de Paris, drame en cinq actes et quinze tableaux, lequel obtint un succès mérité. M. Paul Meurice retoucha plus tard la pièce, la refit en partie, serrant l'œuvre de plus près ; elle devint ainsi meilleure encore et eut en 1879 un grand nombre de représentations à la Porte Saint-Martin.
Victor Hugo, sollicité par M. Gosselin et par tous les éditeurs, avait l'intention d'écrire d'autres romans qui furent annoncés pendant quelque temps sur les catalogues de Renduel. Parmi les litres figurait la (Juiquriiffrogitc, « donjon qui devait faire pendant à la cathédrale », roman qui devait peindie, après le moyen âge sacerdotal, le moyen âge féodal. Le Fils de ia Bossue, dans la pensée du poète, suivrait la Qaiquengrogne.
Ces deux livres, projetés il y a près de soixante ans, n'ont jamais été faits. Le roman qui fut écrit après Notre-Dame de Paris s'appela les Misérables.
T<jutc l'œuvre de Victor Hugo, à l'exception du Dernier jour d'un condamné et de Claude Gueux qui seront l'objet d'un chapitre spécial sur la peine de mort, est maintenant résumée jusqu'en 18/jO.
On sait comment le poëte marquait alors son rang dans tous les genres, à la tête des écrivains de son temps, on connaît ses luttes quotidiennes, la fécondité et la hardiesse de ses productions.
En ce même temps parut le Rhi?i, qui montre pour ainsi dire une autre face du génie de Victor Hugo et qui fut publié de 18/i3 à. J8i5. Le Rhin se compose de lettres à un ami ; c'est un récit de voyage humoristique et archéologique; la forme en est familière, spirituelle et l'auteur y donne la preuve de sa surprenante érudition.
Un savant aimable et gai nous promène avec lui d'Aix-la-Chapelle à Cologne et de Mayence à Francfort, visitant tous les monuments, racontant les légendes des villes, des châteaux forts et des hameaux, énonçant des sentences, se laissant aller à des digressions philosophiques et politiques ; faisant des récits pittoresques, remplis d'incidents et de surprises, de réflexions sérieuses ou amusantes.
Chemin faisant, il dessine et ses compositions trahissent sa constante admiration pour les paysages et les biirgs du bord du Rhin.
Il va, touriste intrépide, s'accrochant aux broussailles et aux touffes d'herbes, gravissant seul les pentes dangereuses qui conduisent aux ruines.
Il décrit les architectures qu'il aime et se plaît à manifester sa haine des façades blanches à contrevents verts, trouvant admirable ce que les autres appellent effroyable, avouant que questionner un édifice de près, c'est sa manie, et qu'il se plaît à retourner les pierres brisées pour y rechercher les inscriptions et les sculptures, qu'il consent à être accusé de faire trop souvent le portrait de sa ruine, afin de se charmer lui-même, au risque d'ennuyer les autres comme un amant qui fait sans cesse le portrait de sa maîtresse.
Il s'indigne s'il trouve des volutes mêlées aux ogives, mais il s'émeut, s'il rencontre des fontaines qui ressemblent à des arabesques dessinées par Raphaël. Il s'arrête ici devant un charmant petit portail trilobé, il admire ailleurs les splendides fleurs de l'architecture gothique.
Toujours à l'aide d'adorables descriptions, il compose d'adorables tableaux. Le peintre apparaît dans le poëte à chaque pas du Voyage sur le Rhin.
Mais qu'il ne rencontre point de choses banales ! Il aime le moyen âge, qu'il a en quelque sorte ressuscité ; il chérit les broussailles et les plafonds effondrés et les fenêtres défoncées au-dessus desquelles se dressent de grandes diablesses de tours, noires , éventrées, formidables, fantômes mystérieux auxquels il demande leurs noms, s'ils ressemblent à des fantômes, mais qu'il flétrit énergiquement si les architectes ont tenté de les embellir, utilisant les ruines en Allemagne comme en France, afin de faire avec les vieux palais des cabanes neuves.