‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 95 sur 198 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

MAISON IlAUlTlil-; l'Ail VICTOR lltGO PLACE nOÏALE

Ce tableau non sans valeur n'est pas connu, il n'a jamais quitté la chambre à coucher de M'"' Victor Hugo à qui il rajjpelait un cruel et touchant souvenir; il est encore à Guernesey.

D'autres toiles de Chàtillon ornaient le grand .salon du poëte, à la place

Royale. La principale était le portrait de Victor Hugo, portrait auquel Méry a

dédié en 1838, dans ses Mélodies pnctiqucs, ces belles strophes qui résument

la vie du Maître :

Co:nmc le noble enfant qui! le peintre Lawrence Couronna d'avenir, de gloiie et d'espérance. Loin de.-; jeux du coliége il s'asseyait souvent, lit parmi les jasmins qui pendent de la treille, Sous le ciel espaiinol il ouvimIi son oieiUe Aux voix ([ui parlent d.ins le vent.

Puis il est revenu rapportant dans sa têth Un souvenir immense, un monde de poëte, Étincelant chaos, arabesque sans Gn.

Dans sa vive jeunesse, ardemnionl occupée, 11 a chanté tous ceux qui sont morts par l'épée, Tous ceux qui furent grands, les peuples ou les roifi, 11 a chanté la Grèce et les mille hécatombes Que l'Archipel scella dans ses humides lombes, Ouvertes au nom de la croix ;

Il nous a fait rêver sous l'ogive gothique. Où le prêtre romain entonne son cantique, Sous le cintre païen d'un vieux temple toscan Muse sainte ou profane ont soufflé sur sa tôle Ces sons mystérieux qui viennent au poëte De l'Olympe ou du Vatican.

Un jour le front chargé de rêveuse tristesse. Debout, sur Notre-Dame, il contempla Luièce; 11 évoqua les morts qui passaient sous ses yeux; Puis il laissa tomber du haut des tours jumelles Des pages de granit, colossales comme elles. Écrites la muin dans les cieux.

Par lui, l'hymne lyrique a réchauffé nos âmes, 11 a des feux de l'ode embrasé tous ses drames. 11 a voué sa vie au triomphe de l'art. Quand on le voit passer, quand un ami le nomme. On reste confondu de trouver un jeune homme Lorsqu'on attendait un vieillard.

Si de libres chemins s'ouvrent devant ce maître. Et s'il nous donne tout, car il peut tout promettre. Ce fils du ciel moderne et de l'olympe ancien. Aucun des monuments qui restent sur la terre Pour marquer tous les pas de l'art héréditaire Ne sera plus beau que le sien.

Et nous, pour adoucir cette longue agonie Qui dévore le cœur des hommes de génie, Pour passer devant eux sans honte tt sans remords. Quand ils vivent, brûlons sur le seuil de leur porte Un peu de cet encens que la foule leur porte A pleines mains quand ils sont morts

D'autres toiles encore transformaient le salon en une sorte de musée, dans lequel tous les artistes, Achille Devéria, Célestin ÎSanleail, David d'Angers, Jehan du Seigneur, etc.,- etc., se disputaient l'honneur d'exposer qurlques-unes de leurs œuvres.

Au fond de la pièce historique se dressait une de ces hautes cheminées que

le poëte a toujours aimées, qui élait recouverte de draperies aux tons éclatants et sur laquelle étaient placés de grands vases de (.hine.

A gauche se trouvait un dais qui inérite une description spéciale, parce qu'il a donné naissance à la plus grotesque des légendes.

On a piétendu que Victor Hugo, plein d'orgueil, s'asseyait sous ce dais, dans un fauteuil placé sur une estrade élevée et que là, il trônait, donnait sa main à baiser comme un empereur et bénissait ses adorateurs à genoux le long des marches.

Or il n'y avait ni marches ni estrade. Le dais existait en effet, formé de quelques draperies artistiques, ayant pour fond un étendard qui avait été rapporté en 1830 du palais du dey d'Alger (ce qui faisait faire aux familiers et au maître de la maison lui-même de plaisants jeux de mots), mais sous le dais du dey, on voyait un modeste divan sur lequel l'un ou l'autre s'asseyait quand il n'y avait plus place ailleurs, un divan qui servit plus d'une fois de lit aux amis attardés.

Le buste de Victor Hugo prit place, vers 18/iO, h la gauche du dais, dans le salon dont quelques fauteuils Louis XV, en bois doré, garnis de tapisseries, complétaient l'ameublement.

En face du trône, trois grandes fenêtres de plain-pied avec un balcon se prolongeant devant la salle à manger et dominant la place; sur ce balcon en été, on prenait le café et l'on continuait la causerie qui se prolongeait tard, surtout le dimanche, jour habituel des réceptions nombreuses. Ce balcon de pierre n'existe plus; il s'écroula quelque temps après le départ du poêle pour l'exil.

Jamais salon ne fut plus hospitalier. Tous ceux qui avaient un nom dans les lettres et dans les arts y venaient d'ordinaire; à côté des amis que nous avons souvent nommés déjcà, Balzac, M""' Tastu, cent autres écrivains accouraient tour à tour attirés par la gloire du maître et surtout par sa bienveillance, par son affabilité, par sa simplicité. A quiconque frappait, la porte s'ouvrait. Pierre Dupont, alors ignoré, trouva là, comme tant d'autres, un foyer simple où le futur auteur des Bœufs chauffa ses ailes, un milieu discret et charmant, oîi, selon la jolie expression de Baudelaire, les fleurs de son cerveau purent s'épanouir.

Victor Hugo, qui jadis avait fréquenté le salon de M"" Ancelot, laquelle le nommait le grand révolté, ce salon grave que troublèrent longtemps les plaisanteries saugrenues de Stendhal, Victor Hugo commençait à sortir très peu et à recevoir beaucoup. A peine allait-il de temps en temps chez Nodier, son voisin.

Les nouveaux venus, les jeunes gens qui fréquentèrent la place Royale jetèrent quelque trouble parmi les amis déjà anciens.

Cela excita quelques petites querelles dont on retrouve le souvenir dans Sainte-Beuve, à qui le hasard fit acquérir, plusieurs années plus tard, une

LA CATASTnOI'llli DE V 1 L L K (> U I E a

Page 1