‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 96 sur 198 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

preuve certaine de refiarouchement véritable que produisit, dans le monde même de Victor Hugo et chez une partie de ses premiers amis, l'invasion, en apparence barbare, de ces jeunes recrues et de cette génération romantique toute nouvelle. Un homme d'esprit et d'étude, M. Auguste Le Prévost, l'antiquaire normand, était, ainsi que son compatriote, l'aimable poëte Ulric Guttinger, des plus anciens amis littéraires de Hugo, des amis qui dataient de 1824 environ, qui s'étaient ralliés à lui pour tant de belles odes et de jolies ballades, pour ses inspirations du moyen âge et du gothique, pour ses colères et anathèmes contre la bande noire, etc.

« Déjà, nous-même, ajoute Sainte-Beuve, nouveaux venus de 1828, nous les avions bien étonnés un peu ; mais ils nous adoptèrent vite, je puis même dire qu'ils nous acceptèrent d'emblée, et notre amitié n'eut pas de peine à répondre aussitôt à la leur.

« Ce fut autre chose quand vinrent ce que j'appelle les recrues de 1831- 1833 et quand la bohème de l'impasse du Doyenné apparut à l'horizon.

« Ulric Guftinger, un jour qu'il était allé chez Hugo, place Royale, fut ti'ès choqué de la distraction qu'il crut trouver à son égard chez le grand poëte, et de l'attention marquée qu'on témoignait au contraire à ces nouveaux poètes barbus, à ces artistes à tous crins. H avait même juré en sortant qu'il n'y retournerait plus et il était repar4i pour la Normandie. Auguste Le Prévost, alors son ami intime, et qui le blâmait de tant de susceptibilité, me faisait confidence de cette zizanie et des termes qui ouvrent un jour sur l'intérieur romantique de ce temps-là :

« J'ai joué de malheur avec notre ami Llric. En arrivant ici (// Rouen], j'ai appris qu'il en était parti la veille. Cette circonstance m'a contrarié encore plus qu'à l'ordinaire, à cause du besoin que j'éprouvais de lui parler de vous et de nos douces causeries. Je m'en suis dédommagé autant que je l'ai pu en lui écrivant; mais je vois avec bien du regret qu'il persiste à ne point retourner chez Victor. C'est sur vous que je compte pour triompher de ses résolutions à ce sujet. Notre ami se trompe en voulant demander à une pareille puissance les soins et les petites attentions de l'amitié. Ce n'est pas ainsi, ce me semble, qu'il faut juger des hommes tels que Hugo ; ce n'est pas avec cette obstination qu'il faut refuser de franchir leur porte, quand ils veulent bien nous l'ouvrir. Cette conduite me parait encore plus dure depuis que j'ai lu le magnifique article de YEurope littcniire que vous m'aviez si justement vanté et qu'on dirait avoir été écrit par un géant. Pour moi, je ne penserai jamais à faire un ami de l'homme qui a écrit ces trois ou quatre pages, parce que je le ti'oiive trop grand pour pouvoir communément me donner le bras; mais tant qu'il voudra bien me recevoir chez lui, j'accepterai, au risque d'y rencontrer M. Gautier ou tout autre ambassadeur bousingol. »

On voit à quel point il y avait méprise ; la singularité du costume donnait le change sur la nature des opinions. Auguste Le Prévost méconnaissait la

jeune France ; il appelait bousingot ce qu'il y avait de plus opposé à cette catégorie de politiques tapageurs et communs. Lui-même, homme d'ordre avant tout, il allait devenir député, et un excellent député du centre, du juste milieu. La lettre est datée de Rouen, du 23 juin 1833. C'était l'époque des grandes batailles romantiques au ihécàtre, et il n'était que trop naturel que les admirateurs de 1825 cédassent le pas, dans l'action, aux jeunes admirateurs, plus effectifs et plus utiles, qui payaient de leur personne. Combien de moments différents, combien de ces petites crises intérieures au sein de ce monde et de cette école poétique!

Elles se perdent et disparaissent aujourd'hui dans l'ensemble du mouvement; elles sont déjà oubliées de ceux même qui y assistèrent, et il faut, pour les y ramener avec précision, qu'une page d'une lettre toute jaunie, retrouvée entre deux feuillets d'un livre, vienne avertir et réveiller de plus loin leur mémoire. —

Remarque mélancolique autant que juste. Nous vivons sans prendre garde à la manière dont s'écoulent nos jours et lorsque nous jetons un regard sur le passé lointain, nos actions, nos œuvres, notre vie même ne nous apparaissent plus que cachés par une ombre, et lorsque nous faisons appel à noire mémoire, il est trop tard, les souvenirs se sont enfuis.

C'est pour cela qu'il importe que des contemporains recueillent soigneusement tous les documents relatifs à leurs contemporains illustres.

La lettre d'Ulrich Guttinger, contenant sa plainte et la preuve de son amitié froissée, éclaire avec une lumière véritable la société littéraire qui se pressait autour du maître.

Parmi les jeunes, nouveaux arrivés, un des principaux, tant à cause de son talent que de l'affection qui ne cessa de l'unir à Victor Hugo, un des plus assidus fut Auguste Vacquerie.

Auguste Vacquerie était venu à Paris pour connaître Victor Hugo ; il a luimême conté dans un volume de vers, plein de choses exquises et intitulé : Mes premières années de Paris, les émotions et les aspirations de sa jeunesse. Né à Villequier dans la Seine-Inférieure en 1820, M. Vacquerie avait commencé ses classes au lycée de Rouen. Ses succès scolaires lui inspirèrent le désir d'aller compléter ses études dans « la ville du genre humain », de se vouer à l'art.

Ainsi qu'il l'a dit, dans une pièce dédiée à Paul Meurice :

Causer avec les voix dont le monde est l'écho

Était mon but; Paris, c'était surtout Hugo.

Mes monuments, mes parcs, mes piinces et mes femmes.

C'étaient ses vers, c'étaient ses romans et ses drames.

Les tours de Notre-Dame étaient l'H de son noml

Il obtint de son père, armateur du Havre, la permission qu'il désirait. Des voyageurs bizarres parcouraient la province à cette époque, pour choisir dans

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