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CHAPITRE XIX

les meilleurs collèges les jeunes gens, auxquels de brillantes aptitudes pouvaient permettre de remporter des prix au concours général, prix qui jetaient sur les pensions parisiennes un éclat productif ; un de ces voyageurs en lauréats olTrlt au nom de la pension Favart, à M. Vacquerie, la gratuilé pour son fils, proposition qui fut refusée, mais celui-ci choisit la pension Favart, parce qu'elle était située près de la place Royale, à quelques pas de la maison de Victor Hugo.

Le directeur de cet établissement voulut d'abord faire redoubler au lycéen de Rouen sa classe de seconde, pensant que de la sorte son élève ne manquerait pas de remporter au concours les plus brillants succès. Auguste Vacquerie consentit à cela avec sa modestie habituelle, mais le hasard lui donna pour professeur un homme étrange, fantasque, qui avait, sans raison aucune, la Normandie et les Normands en horreur et qui, à la première composition, plaça le jeune Rouennais au second rang, en lui déclarant que <( c'était bien pour la dernière fois ».

Justement mécontent de celte promesse formelle et inattendue, l'élève de seconde alla trouver le chef de l'institution et lui déclara qu'il voulait entrer en rhétorique, comme c'était son droit.

Le maître de pension ne put vaincre cette résolution, mais s'imaginant • qu'une espérance lui échappait, il chercha le moyen de punir l'insoumis. Le moyen était facile. Si l'on faisait de fortes études dans l'institution, en revanche on y mangeait une nourriture déplorable et Auguste Vacquerie avait un tel dégoût des mets qu'on lui servait, qu'il se condamnait d'ordinaire au pain sec. De là, des punitions sans nombre.

Un jour que le potage était encore plus mauvais que de coutume, il eut à j subir les reproches les plus durs; à ce moment on apporta au directeur irrité I la liste des places obtenues par ses élèves au collège Charlemagne; il y jeta les yeux et lut : premier, M. Vacquerie. Sa colère soudain se calma; il s'approcha du jeune homme, goûta sa soupe et dit : « Mais elle est exécrable. Je chasserai le cuisinier, s'il continue à vous traiter de la sorte, mon ami ! »

L'ordinaire s'améliora quelque peu, et dès lors l'élève fut traité avec des égards que méritèrent ses succès.

Auguste Vacquerie dut à son passage en rhétorique de connaître Paul Meurice qui s'y trouvait, et de cette rencontre naquit une amitié sincère et tendre qui grandit avec le temps et que rien n'altéra jamais.

Paul Meurice, ce grand talent et ce noble cœur, était (ils d'un orfèvre et frère utérin de Froment Meurice, l'artiste célèbre.

Les deux jeunes gens se trouvèrent « logés dans le même poëte ». Ils avaient les mêmes rêves et les mêmes admirations. Ils chérissaient avec fierté le maître dont le nom signifiait pour eux l'art et la liberté. Us se proclamaient ses disciples indépendants et respectueux, ils travaillèrent ensemble.

Cependant Auguste Vacquerie n'oubliait pas le but principal de sa venue à

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Paris, voir Victor Hugo. Il alla porter, place lîoyale, une épitre en vers dans laquelle il faisait au poëte l'aveu de sa pensée, de son ambition.

Le poëte, qui toujours a été plein de douceur et de bonté pour les humbles et pour les inconnus, répondit au disciple enthousiaste qu'il attendait sa visite.

Dire la joie et l'orgueil du rhétoricien est chose impossible. Il courut place Royale, tremblant comme Théophile Gautier, heureux comme s'il venait de conquérir le monde. Victor Hugo comprit et apprécia cette affection filiale, ce dévouement qui s'offrait avec la foi de la jeunesse.

Il invita chaque semaine à dîner Auguste Vacquerie, qui bientôt amena son ami Paul Meurice. Les relations peu à peu devini-ent intimes. Les deux camarades ne connaissaient pas de joie plus grande que celle de passer la soirée dans le salon fréquenté par les hôtes les plus remarquables et le dimanche ils allaient promener les fils du poëte.

A la fin de ses études Auguste Vacquerie tomba malade. Cette maladie resserra les liens qui l'attachaient à la famille de Victor Hugo. La femme du poëte, qui jamais ne cessa d'être affectueuse et prévenante, faisait porter chaque jour à l'ami bientôt convalescent et fraternellement soigné par Paul Meurice quelques mets choisis sur sa table. M. Vacquerie désirant témoigner sa reconnaissance aux illustres amis de son fils écrivit pour mettre, pendant le temps des vacances, sa propriété de Villequier à la disposition de M'"' Victor Hugo, qui n'hésita pas à lui faire ce plaisir. Elle quitta Paris avec ses quatre enfants heureux d'aller voir la Normandie.

Ce fut pendant ces vacances-là que Charles Vacquerie, le frère d'Auguste, connut M"° Léopoldine Hugo. Ces jeunes gens, aussitôt qu'ils se rencontrèrent, s'aimèrent. Leurs fiançailles au bout de peu de temps furent décidées et le mariage eut lieu au printemps suivant, en ISiS; le l'epas de noces se célébra place Royale.

Le poëte, dans des vers qui appartinrent plus tard au recueil des Con- Iciiipltilioiis, adressa à sa fille ses souhaits de bonheur.

Aime celui qui t'aime et sois lieureuso en lui.

Iri l'on le loticnt, l.i-Lias on U: uesii'e. Fille, épouse, ange, enfant, fais Ion double devoir; Donne-nous un regret, donne-leur un espoir. Sors avec une larme! entre avec un sourire!

Cinq mois plus tard, le destin effroyable rompit cet hymen.

La propriété de la famille Vacquerie est bordée par la Seine, à Villequier. La marée qui i-emonte jusqu'à Rouen agite l'égulièrement le fleuve, mais on n'avait pas chez l'armateur la crainte des flots et, chaque jour, pour ainsi dire, on s'allait promener en barque de Villequier à Caudebec.

CIlAPITUl': XIX.

Le h septembre 18Z|3 une promenade fut décidée. Il s'agissait d'essayer une grande barque dans laquelle montèrent M. Charles Vacquerie, sa jeune femme, un oncle et un cousin. On partit gaiement pour l'habituelle promenade qui ne présentait aucun danger. On s'embarqua joyeux. Un coup de vent survint; la barque chavira. M'"« Léopoldine à qui maintes fois on avait répété

PORTRAIT DE CHAULES VACOUERIE

qu'en cas de naufrage il fallait saisir le bord de la barque el ne le point abandonner, M"' Léopoldine se cramponna désespérément au bord. Les vagues lui firent perdre connaissance ; son mari, nageur intrépide, la saisit, et vainement pendant quelques minutes terribles s'efforça de l'arracher à cette barque qui pouvait être son salut et qui devait être sa perte ; ses efforts furent vains; les

ongles de l'infortunée avaient pénétré clans la planche; il voulut lui briser les mains et n'y pouvant parvenir, quoiqu'il fût à quelques mètres du rivage, comprenant que sa bien-aimée était perdue, il ouvrit les bras, ne pouvant pas lui survivi"e, se laissa couler et disparut avec elle. On retrouva leurs cadavres quelques heures après.

Ils reposent maintenant dans le petit cimetière de Villequier, à côté de la mère de Léopoldine, à côté de M""' Victor Hugo dont le cadavre a été, suivant sa volonté dernière, ramené de Bruxelles, en 1870, par ses pieux amis Charles Vacquerie et Paul Meurice.

Que de larmes versa cette pauvre femme, cette mère désespérée! Elle était l'ange du foyer, elle était l'orgueil de la place Royale, cette Adèle Foucher, la muse prédestinée du poète. Quelque chose de la beauté brune, andalouse, sculpturale et dorée de M""^ Victor Hugo flotte denière toutes les émotions de femmes familières à son mari, la Esmeralda, dona Sol, Sarah la baigneuse, la Thisbé et toutes ces autres filles aux cheveux noirs dont se compose le sérail poétique de M. Victor Hugo. Raphaël, le peintre, en revenait toujours dans ses tableaux à la tète de la Fornarina. M. Victor Hugo donna le premier exemple, fort naturel sans doute, mais moins dans nos mœurs, d'un poète chantant sa femme.

Depuis ce temps, écrivit un contemporain dans la galerie intitulée les Jolies Femmes de Paris et de la province, depuis ce temps il n'a cessé de rendre immortelle dans ses vers impérissables la gardienne de sa demeure, la compagne assidue de ses jours mauvais. Sans cesse il parle d'elle et s'écrie :

A loi, toujours à toi, que chantera ma lyro!

Au-dessus des passions Au-dessus de la colère.

Ton noble esprit ne sait faire Que de nobles actions.

Ohl qui que vous soyez, bénissez-la : c'est elle, La sœur visible aux yeux de mon âme immortelle, Mon orgueil, mon espoir, mon abri, mon recours, Toit (le mes jeunes ans qu'espèrent mes vieux jours! C'est elle, la vertu, sur ma tète penchée, La figure d'albâtre en ma maison cachée!

Et mille autres vers admirables ; en les lisant, l'on ne sait vraiment plus qui l'on doit remercier, ou du poète si grand qui les a laits ou de la femme si belle qui les a inspirés.

Les premières années de ce mariage s'écoulèrent, on sait comment, saintes et calmes, au milieu des joies de l'amour et des enfants.

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