A L'AUBERGISTE DE LA HURE
Vendeur de fricot frelate', Hôtelier chez qui se fricasse L'ordure avec la saleté', Gargotier chez qui l'on ramasse Soupe maigre et vaisselle grasse, Et tous les poux de la cite', Ton auberge comme ta face, Est hure pour la bonne grâce, Et groin pour la propreté' !
« Il faut te dire que l'aubergiste est in- « soient par-dessus le marché; il vous
« fait manger du poulet crevé, et vous rit « au nez, le drôle ! »
« Comment trouvez-vous cela? ma petite sœur. Avouez au moins que notre Victor ne perd rien de sa verve.
« Nous avons vu et bien vu Angers.
Nos places sont arrêtées pour demain soir dans la voiture qui va nous porter à Blois
« Dites-moi si mon logement sera prêt pour le jeudi n. Dans le cas de la négative, j'irais coucher à la place Royale, où l'absence du maître du logis laissera une chambre vide. »
Cette même année 1 835, un mois après le mariage de Victor Pavie, M. Pierre Foucher rentré à Paris, hôtel des Conseils de guerre, mandait à ma mère qui avait pris ses vacances à son tour, quelques menues nouvelles de la famille ; sa lettre est timbrée du G septembre 1 835 :
« Ma bonne petite sœur.... entre nous pas de rancune; je ne saurais en avoir avec vous et pour preuve de ce, je vais, pour varier les plaisirs que l'on vous procure là-bas, vous dire tout ce que ma mémoire me rappelle des petits faits survenus autour de nous, depuis votre départ
« Place Royale. — On joue Angelo à Montmartre. Le petit chien Pitzo est en grande faveur près de son maître, lequel néglige singulièrement sa toilette, si soignée naguère, ce qui est d'un bon augure. »
Mot profond : « lequel néglige singulièrement sa toilette, si soignée naguère... » Le dernier trait : « ce qui est d'un bon augure », est bien paternel.
Fourqueux, i836. — Un été aux environs de Paris. — Les lettres du grand-père, M. Foucher. — La première communion de Léopoldine. — Le livre de messe de Théophile Gautier. — Le peintre Chatillon. — Visites de quelques jeunes- France. — Alexandre Dumas réconcilié. — Granier de Cassagnac. — Eugène Sue. — Listz et sa conquête. — Victor Hugo en voyage. — Ses lettres de Normandie. — Vers à Yvetot. — Les dessins de Mme Victor Hugo.
L'été de i836 se passa à Fourqueux.
Victor Hugo avait loué dans ce joli village, à la porte de Saint-Germain, une modeste habitation de campagne, où sa famille se trouva réunie jusqu'après le temps des vacances. Sa fille Léopoldine, âgée de douze ans, fit sa première communion, au mois de septembre, dans la petite église de Fourqueux; j'ai conservé bien présent le souvenir de cette journée où se trouvèrent invités quelques amis de la jeunesse du poète, ceux de son avantgarde, qui allaient bientôt passer généraux.
Théophile Gautier et le peintre Auguste de Ghatillon, figuraient parmi les invités de Mme Victor Hugo. Gautier, si jeune alors, ayant encore l'originalité d'Albertus, était en train de passer critique, après quelques beaux faits d'armes, comme poète romantique. Recommandé à Emile de Girardin par Victor Hugo, il devenait le feuilletoniste de la Presse, et les peintres n'avaient qu'à bien se tenir, car déjà il ne leur ménageait pas les « croûtes » et le « plat d'épinards. »
Auguste de Chatillon, l'inséparable de Th. Gautier, fut peintre d'abord et légèrement poète par la suite des ans. Il a fait un tableau de la première communion de Léopoldine dans l'église de Fourqueux ; j'ai revu cette peinture toujours placée au chevet du lit deMme Victor Hugo, dans sa chambre de Guernesey.
Pauvre et chère petite communiante, qu'elle était adorable ! et comme je la vois
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encore passer avec sa grâce touchante, en revenant de l'autel !
Pendant la messe, la tenue embarrassée, presque inquiète, de Gautier et de Chatillon, debout devant leur prie-Dieu, dans une attitude contrainte qui ne parvenait pas à simuler le recueillement, me donna des distractions répréhensibles. Mes yeux allaient malgré moi de la communiante à ce grand jeune homme blond, d'apparence mince et nonchalante, ayant l'air très appliqué à la lecture d'un fort in-octavo qui n'était certainement pas un livre de messe. J'étais placé derrière lui ; je me penchai le plus possible quand il fléchit les genoux au moment de l'élévation, et je vis que son livre était intitulé : Mémoires de Mlle Quinault.
Avant la cérémonie, j'avais entendu Victor Hugo, qui a toujours été très bon, dire à ma cousine qu'il fallait défendre de faire la quête dans l'église, parce que ses
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jeunes amis n'étaient pas riches; qu'il se chargeait de donner lui-même au curé ce qui était convenable.
Sur ces souvenirs de l'été à Fourqueux, j'ai quelques lettres de M. Pierre Foucher, adressées à mes parents :
ii mai.
« Mes chers amis, nous voici à peu près installés au nombre de six, non compris le mari, et pour cela les onze jours qui viennent de s'écouler n'ont pas été de trop. Il est vrai que nous avons employé une partie de nos journées à la reconnaissance des lieux environnants. Nous possédons assez bien maintenant la forêt de Mari)'-, un quartier de celle de Saint-Germain, ainsi que quelques-uns des villages voisins; enfin il a fallu satisfaire les enfants qui ont un goût très prononcé pour la promenade à âne
« Chacun ici s'est ingénié à bien s'établir dans son logement. J'ai fait sur la propriétaire, la conquête d'un cabinet derrière ma chambre à coucher. Cette petite pièce complète les compartiments dont j'ai besoin. Le salon et la salle à manger ont bonne façon. En somme je crois que vous serez contents de ce que vous verrez. Venez nous voir le plus tôt possible.
« Victor Hugo, qui est venu deux fois, nous a donné des nouvelles de Paris, mais seulement pour la rive droite
« Je suis maître d'école ici. C'est un lien que je ne pense pas pouvoir quitter de tout le mois. Dans ce moment je garde la maison; le reste de la colonie court la forêt avec le jeune Chatillon. Nous avons découvert une petite calèche d'enfant qu'on nous loue, attelée d'un âne. On y place les trois marmots, les grandes personnes ont chacune une monture à longues oreilles. Ce sont des joies, des cris à effrayer
les fauvettes, les moineaux et les coucous de toute la contrée. Pourquoi ma sœur
Asseline n'est-elle pas des nôtres?
« Le propriétaire du parc est venu nous offrir la promenade chez lui, c'est le comte de Monteynart. Nous avons usé de l'invitation dimanche à la sortie de la messe. Ce parc est vaste; malheureusement des coupes récentes l'ont trop éclairci. Nous avons pour curé un bon jeune homme qui viendra faire le catéchisme à Didine, une fois par semaine. La première communion pourra avoir lieu à la Notre-Dame d'août. Vous voyez que nous sommes en règle.
Adèle attend son frère Paul. Elle le prie de ne pas oublier Jocelyn. »
Jocelyn, le grand succès de l'année !
i836 a porté ce beau fruit d'or enchâssé entre les Chants du Crépuscule de 1 835 et les Voix intérieures de 1837. Radieuses années poétiques!
Alexandre Dumas, e'clatant de jeunesse et de verve, fait son entrée à Fourqueux ; M. Pierre Foucher donne un récit très gai de sa visite :
6 juin i836.
« Nous vivons toujours tranquilles
à Fourqueux, sans être trop isolés. Il nous arrive de temps à autre quelques visites et quelques cancans de la grande ville. Oui, ma petite sœur, des cancans, et de bien jolis encore. C'est Granier de Cass. (sic) qui, devenu tout doucereux, bien bichonné, bien musqué, vit comme un tourtereau avec Mlle ***, des Français. C'est le jeune Listz qui, fier de la conquête qu'il a faite d'une grande dame de notre faubourg (je vous dirai son nom à l'oreille), s'est fait voir avec elle à tout Paris; il ta promène en ce moment dans le pays où, comme dit le classique Delille, on voit :
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Ici des frais vallons, une terre féconde,
Là des rocs décharne's, vieux ossements du monde...
c'est-à-dire en Suisse.
« Ce sont des détails tout drôles sur le ménage du grand Dumas avec la petite Ida, laquelle ruine son amant et le battrait par-dessus le marché ; c'est la rupture entre la duchesse d'Abrantès et le marquis de Cust.; c'est Eugène Sue qui aurait été
traité d'âme de , en pleines Tuileries,
par une dame bretonne
« Vous reconnaissez là les propos de nos jeunes gens. Il nous en vient, je vous dis, de temps à autre, et même il y a quelques jours, nous avions à dîner Alexandre Dumas. Adèle avait ménagé un raccommodement et les deux poètes ont bu à leurs succès mutuels. L'un et l'autre étaient arrivés avec le jeune Chatillon, trempés jusqu'aux os. Il a fallu bourrer nos cheminées de fagots et trouver dans ma chétive garde-robe de quoi couvrir les épau-
les de nos trois Parisiens. Dumas était admirable avec ma camisole ouatée. Le curé qui était invité, et qui ne connaissait aucune de nos deux célébrités, l'a pris pour le maître de la maison, comme étant celui qui paraissait être le plus che^ lui.
« Dumas a étourdi, ébloui, enchanté le bon prêtre par ses saillies, ses bourdes, et ses manières
« Une autre bonne nouvelle nous a été donnée. C'est une médaille d'or pour laquelle le jeune Chatillon est compris dans la liste des encouragements annuels. Ainsi ne dites pas trop de mal de son « Victor Hugo » (portrait qu'il avait exposé) et avouez qu'on nous soigne assez bien.
Aussi la satisfaction d'Adèle est -elle grande.
« Asseline a dû vous mander que nous avons été tous, y compris Victor, faire
un déjeuner à Saint-Germain Nous
sommes revenus à pied par la forêt ; Vie-
tor Hugo a été enchanté de cette promenade. A notre retour cette morvasse de Dédé n'était pas fatiguée , et pourtant nous avions fait près de trois lieues »
Grand jour. La procession du Saint- Sacrement à Fourqueux :
Fourqueux, 14 juin i83C.
« Mon cher ami, je te fais passer une lettre de Victor Hugo qui fera un grand plaisir à ma sœur et qui ne t'en fera pas moins. Notre poète part aujourd'hui ou demain, de Paris pour un voyage qui doit durer un mois. Il s'arrêtera d'abord à Chartres, et de là ira, dit-il, visiter les côtes de la Bretagne et de la basse Normandie.
« Nous avions ici avec lui, avant-hier, quatre convives. Paul arriva le soir et fit le cinquième. De sorte que la maisonnée, avec les enfants et les bonnes, formait un
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total de quatorze personnes qu'il a fallu coucher.
« Cette journée de dimanche a été une grande fête pour tout Fourqueux. Il y avait procession du Saint- Sacrement.
Après avoir traversé le beau parc, cette procession est entrée chez nous où nous avions préparé un reposoir. Le propriétaire du château et la sœur de sa femme portaient chacun une bannière, le premier comme marguillier et la demoiselle comme membre de la Confrérie de la Vierge. Le reste de la famille châtelaine suivait le dais ainsi que nos deux petites filles et tout le village. Victor a trouvé notre cérémonie touchante et il a assisté à la messe avec ses jeunes gens, et nous tous, petits et grands.
« Je te donne, mon ami, les nouvelles du village. Nous sommes dans le calme maintenant; »... »
M. Foucher tient au courant ses amis des Conseils de guerre, de la vie que l'on mène à Fourqueux pendant l'absence de Victor Hugo :
Fourqueux, i5 juillet i836.
« M. Ghatillon nous quittera samedi. Victor nous a fait parvenir sa neuvième lettre. La dixième et dernière ne le préce'dera que de quelques jours et il sera ici pour sa fête qui est de demain en huit. Adèle lui prépare des dessins, Didine des sonates, Toto une version latine, De'de' un effort de mémoire fait sur quelques strophes des Feuilles d'automne et moi deux pots de fleurs.
« Nous avons fait notre partie de Bougival. Notre monde est encore en admiration des belles campagnes que nous avons vues entre Marly, Lucienncs et Bougival, car avec la bonne voiture que
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nous avions, nous avons pu faire une longue tournée
« La journée s'est terminée par une promenade sur l'eau. Le père Bricard, qui nous conduisait, nous a fait des récits qui nous ont vivement intéressés. C'est lui qui mit dans le temps, les scellés chez Mme Dubarry. Les détails de l'arrestation de cette pauvre diablesse sont déchirants. Il n'y a en vérité rien sous le ciel, d'aussi féroce que le peuple, dès qu'une fois il est déchaîné. Notez que les habitants de Luciennes, qui outragèrent la Dubarry et la livrèrent au tribunal révolutionnaire, avaient vécu jusqu'alors de ses bienfaits....
« Victor sera à Paris après -demain.
Ses lettres sont toujours curieuses et aimables. Il en est même qui sont d'un ton à me faire concevoir de consolantes espérances, pour ce qui tient aux sentiments religieux. Vous en jugerez par ce passage :
« Dis à Didine et à Dédé que j'ai pensé « aujourd'hui à elles dans la chapelle de « Notre-Dame-de-la-Délivrande. Il y avait « de pauvres femmes de marins qui « priaient à genoux, pour leurs maris ris- « que's sur la mer. J'ai prié aussi moi, à « la vérité sans m'agenouiller, sans jointe dre les mains, avec l'orgueil bête de « notre temps, mais du plus profond du « cœur. J'ai prié pour mes pauvres petits « chers enfants embarqués vers l'avenir « que nul ne de nous connaît. Il y a des « moments où la prière me vient ; je la « laisse venir et je remercie Dieu.
« Ces lignes-là allaient droit chez moi à une corde bien vibrante ; j'ai été attendri. J'aurais voulu les lire avec autant de confiance que de plaisir. Pourtant je ne puis m'empêcher d'y mettre quelque foi, je me dis qu'il y a là commencement, et que Dieu fera le reste. >»
Fourqueux, 23 juillet i836.
« Je suppose que notre sœur est de retour et que vous voilà réunis
« Adèle a repris son crayon et ne le quitte plus. Elle en est toute noire. Nous ne pouvons pas lui arracher une parole. Victor Hugo nous a quittés hier. Paul a dû vous parler des vers que je lui ai montrés. Voici ceux que je me suis promis de vous faire lire. C'est encore une imprécation contre les auberges, les petites villes, etc.