‹ Victor Hugo intime [par] Mme. Richard LesclideChapitre 10 sur 41 · VICTOR IIL'GO INTIME · texte numérisé non relu

VICTOR IIL'GO INTIME

Le rez-de-cluiusscL' nous cunduil au premier étage par un escalier ouaté, tapissé de telle sorte qu'on ne risque, en y dégringolant, que d'arriver un peu plus tôt en bas.

En haut, on se trouve en plein pays de rêve.

Le salon rouge et le salon bleu, tendus de damas cramoisi et d'un tissu de perles de Venise sur lesquelles se jouent de très curieux effets de lumière, et provenant des appartements que la reine Christine de Suède occupa au château de Fontainebleau, forment une galerie dont les parois sont couvertes de tapisseries d'un prix fou : étoffes d'or à dessins d'argent, étoffes d'argent à dessins d'or, recouvrant non seulement les murs, mais les parquets et les plafonds, les corridors et les portes.

Au fond de l'immense hall, quatre Mores, de grandeur naturelle, en habits dorés, qui ont autrefois éclairé le Bucentaure aux fiançailles des Doges avec l'Adriatique, supportent des flambeaux et un baldaquin devant une cheminée monumentale.

Le poète a illustré par un dis! i( pie encore inédit les gardiens de son foyer.

Ou voit dans ma maison, comme chez les Romains, Dcsspcctras d'or portant des lampes dans leurs mains.

Il n'est pas de contes qu'on nïut faits dans le pays sur ces hommes dorés qui ont une allure vraiment superbe.

La véritîj est que ces spectres picmiciit d'étranges physionomies quand les lueurs indécises du crépuscule s'étendent sur eux.

Les enfants fuyaient alors leur voisinage.

Il faut peut-être en accuser un jeune poète rêvant à la lune, qui avait exagéré le côté fantastique cVHauteville-House et qui avait entrepris d'en raconter les mystères.

Il n'y croyait pas beaucoup lui-même, ce qui ne l'empêchait pas de faire de nouvelles découvertes chaque jour.

La Tour du Nord, selon lui, se remplissait de bruits sinistres et de sourds gémissements quand il faisait du vent, et il assurait qu'un grand tableau de l'école espagnole, qui représentait le Purgatoire, s'animait pour peu qu'on le regardât avec une certaine attention.

Bien plus, la pièce étant fort obscure, on avait peine à distinguer des ombres immobiles, groupées devant la lugubre peinture, et qui échangeaient à voix basse leurs observations. Elles disparaissaient, du reste, dès qu'elles sentaient qu'on cherchait à les reconnaître. Enfin, il était avéré que dans le salon de Tapisserie, oii se trouvent des vieilles tentures représentant des concerts champêtres, on finissait par entendre de la musique quand on prêtait l'oreille et qu'on somnolait un peu.

Le Maître engagea notre rêveur à suspendre ses recherches. Peut-être est-il hardi de vouloir trop approfondir les choses. Nous renverrons les esprits tentés de poursuivre ces idées à la « Maison visionnée » et à l'admirable chapitre qui lui est consacré dans Les Travailleurs de la Mer.

Pour peu que Ton continue à gravir l'escalier capitonné qui conduit dans la salle du Buccjitaure, on atteint le second étage où s'ouvre une galerie d'une richesse très délicate.

On y voit un lit de parade dans lequel je ne sais quel grand capitaine s'est endormi de .son dernier sommeil. Sur le fronton, se détache une tête de mort en ivoire portant cette inscription : Nox- Mors-Lux. Des bannières religieuses, ornées de broderies exquises, sont appendues aux cloisons. Cette salle renferme des panneaux et des meubles sculptés par le poète lui-même. Il est arrivé à de prodigieux effets de décoration en fouillant le bois au fer rouge et en coloriant les creux, obtenus avec une palette éclatante.

L'impression produite par ces œuvres, d'une fantaisie excessive, sombre ou gracieuse, est des plus saisissantes.

Quelle quantité de poésie cet homme avait-il donc dans l'âme pour en répandre partout ?

Un nouvel escalier conduit au Look-out, où l'on risque de s'égarer pour peu i^u'on ait l'épouvante d'y pénétrer. C'est un fouillis enchevêtré de petiles pièces, de petits couloirs, de plans inclinés, au mili(îu desquels, avec un guide sûr, on hnissait par rencontrer le cabinet de travail du poète, belvédère vitré inondé de lumière. Du Look-out, on jouit d'une vue splendide sur la mer. On voit

toute la côte est de Tîle, le fort, la ville, les jetées, les rochers. En face, les trois îles de Serk, de Herm et de Jettatout, je crois. Dans la brume se découpent Jersey et Aurigny et, plus loin encore, par un temps très clair, on découvre les côtes de France, Jersey et Saint-Mal o.

Le soir et la nuit, toute l'étendue s'éclaire et s'illumine de feux multicolores. Ce sont les phares qui s'allument. Il y en a un qui tourne et qui est même fort aimable en société.

Hauteville-House, comme toute maison qui se respecte, est flanquée du côté du jardin d'une serre dont les cloisons transparentes sont doublées de tapis épais courant comme des rideaux sur de longues tringles. On y peut vivre à volonté sous une cloche de verre ou s'enfouir, en plein midi, dans d'insondables obscurités.

Cette serre, comme ses pareilles, renferme de la vigne, et l'usage veut qu'on y prenne les repas dès que le raisin est en maturité. Les convives, alors, cueillent au dessert les grappes suspendues au-dessus d'eux et qui semblent s'offrir. C'est amusant et charmant.

La serre confme à un salon revêtu de tapisseries de haute lice et meublé de larges divans, à la mode orientale. Des miroirs convexes, énormes lentilles enchâssées dans les tentures, y ouvrent de brillantes échappées de lumière.

A signaler dans cette pièce une figure d'évêque encastrée dans le bois et dont la crosse seule est

dorée. A la droite et à la gauche du prélat, deux écussons portent ce proverbe :

Crosse de bois, évcquc cVor ;

Crosse d'or, évêque de bois.

C'est dans ce salon qu'on lit, sur deux volutes sinuUant des parchemins roulés, d'un coté les noms des hommes que Victor Hugo considère comme les principaux poètes de l'humanité : Job, Isaïe, Homère, Eschyle, Lucrèce, Dante, Shakespeare, Molière ; de l'autre côté sont gravés ces noms lumineux : Moïse, Socrate, Christ, Colomb, Lnther, Washington.

C'est au fond du salon de Tapisserie, où tous les bruits s'éteignent, que se trouve une chambre discrète, remplie de souvenirs de famille, de bustes, de portraits, de caisses bondées de richesses qui, depuis plus de vingt ans, attendaient qu'on leur donnât l'essor. On ne pénétrait presque jamais dans cette pièce, la fameuse Tour du Nord dont nous avons parlé, autrement dite la salle de billard.

Une fois pourtant, le 26 août 1878, — nous précisons — l'insistance de AP''^ Lockroy, Drouet et Ghenay, auxquelles s'ét-aient joints ceux que nous continuons à nommer « les enfants » eurent raison des résistances du grand-père.

Victor Hugo voulut bien entr'ouvrir les portes de ce sanctuaire, en affirmant qu'il n'y avait là qu'un tas de caisses à déballer et des curiosités auxquelles il tenait beaucoup. Le poète avait dit

vrai. Les trois quarts de l'appartement et le billard, dessus et dessous, étaient en effet encombrés de caisses de toutes dimensions, de faïences, de porcelaines de toutes les provenances, de tableaux attendant leur véritable destination.

Mais cette retraite, si pieusement gardée, devait son principal intérêt à des tableaux de famille appendus aux murs : VicLor Hugo à vingt-cinq ans, superbe peinture de son ami Louis Boulanger; — Victor Hugo à trente ans, ayant entre les genoux son fils François-Victor ; — Charles Hugo à huit ans, que A'P'^ Lockroy (autrefois M'^'^ Charles Hugo) et son fils, Georges contemplèrent longuement ; I\P® Victor Hugo, de grandeur naturelle, dans tout l'éclat de sa jeunesse triomphante, et dont la vue fit beaucoup pleurer M^^ Chenay, sa sœur ; Léopoldine Hugo, dans la grâce poétique de ses seize ans, la douce jeune femme qui devait trouver sitôt une mort prématurée avec son mari, Charles Vacquerie, dans la catastrophe de Villequier ; et l'infortunée Adèle, à l'âge de cinq ou six ans. Plus un las de dessins d'un caractère magnifique, encadrés par le Maître lui-même, entre autres le burg des Hugo-tête-d'Aigle, les ancêtres dont il est question dans Eviradnu^s ; enfin, le père du poète, le général Hugo, sur le champ de bataille.

Le portrait du général Hugo évoque un souvenir que son illustre fils aimait à conter entre tous.

C'était pendant les guerres de l'Empire, alors que Napoléon P^ ayant dépossédé Ferdinand VH

voulait imposer à TEspagnc un roi de sa façon, son frère Joseph. Est-il besoin de dire que les vœux des Espagnols, appuyés par le clergé, allaient à leur roi de droit divin, au détriment de Tusurpatcur. Le général Hugo était alors gouverneur de la province do Tolède, où le cardinal-archevêque faisait la loi.

Ce fonctionnaire, n'osant pas se mettre en opposition ouverte contre le gouvernement établi, se bornait à témoigner de son antagonisme par des roueries ecclésiastiques et élaguait ses prières de manière à ne pas recommander à Dieu le roi Joseph, qu'il envoyait au diable, dans son for intérieur.

Pour se mettre d'accord avec sa conscience, il chantait à la messe un Domine, salvum (ac regem impersonnel, et le tour était joué.

Le cardinal riait sous cape de sa roublardise, quand le général Hugo, qui ne perdait pas son temps dans les églises, fut mis au courant de cette subtilité cléricale. On la lui rapporta de façon à lui échauffer le sang, ce qui ne demandait pafc beaucoup de temps. A la première messe solennelle, il se rendit à la cathédrale où, avec les honneurs accoutumés, on le conduisit à son banc. Mais il lui sembla que les coups d'encensoir qu'on lui adressait manquaient de conviction.

Au Domine, salvum fac rcgcm. il s'émut de l'accroc fait à la liturgie et, interpellant le cardinal avec une brusquerie toute soldatesque,

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pâle de colère, il s'écria d'une voix tonnante :

— Nom de Dieu I je crois que vous vous f... de nous ! Est-ce que ça vous écorcherait la langue d'ajouter Joseph, s'il vous plaît?

Le cardinal faillit se trouver mal dans les bras de ses vicaires, mais il n'osa pas raisonner avec des traîneurs de sabre. A l'interpellation du gouverneur, il s'inclina et reprit à pleine voix :

Domine, salvum fac regem nostrum Josephum — puis continua.

— A la bonne heure! fit le général, mais ne Toubliez plus, à l'avenir.

Après Hauteville-IIouse, Hautcville-Féerie, située au n'' 20 d'IIauteville street, dont le cottage de Victor Hugo occupe le n° 38. Ceci complète cela. Peut-être est-il indiscret de frapper à cette porte, mais nous poursuivrons nos investigations.

Il faut bien que nous disions que Hauteville- Féerie est un des chefs-d'œuvre du poète. C'est là surtout qu'on peut se rendre compte de sa terrible orginalité. Une flore .insensée et gracieuse, une faune inouïe et farouche, des créations hybrides et monstrueuses vivent sur les panneaux, les boiseries, les volets de cette curieuse habitation. La nature soudoyée a voulu signer ces magnificences et une pelouse reproduisait le chiffre V. IL, formé par des fleurs éclatantes qui se détachaient sur le fond d'émeraude

formé paf le gazon. llautevillc-Fcoiic était la demeure de la vieille umie du poète, M'""" Drouet.

Rentrons à Hauteville-House où Victor Hugo exerça si longtemps l'iiospitalité à la manière antique.

Hélas! où ont plané le géiiie, la gloire, la joie, Tamour, la jeunesse, est venue s'échouer et se conline aujourd'hui la folie.

Les splendeui's de Hauteville-House entourent actuellement la vieillesse de la dernière fille du poète, Adèle Hugo, sui' laquelle la fatalité s'est appesantie cruellement.

Adèle Hugo, qu'un malheureux amour avait enlrahiée en Amérique, fut, en pleine jeunesse, frappée d'aliénation mentale à la suite de longs chagrins et ramenée à son père par les soins du consul de France.

Elle fut longtemps internée à Saint-Mandé puis, après la mort du Maître, la famille conduisit la pauvre femme à Gucrnesey, où s'était écoulée son enfance.

La grande voix de la mer, qui mugit autour de la somptueuse demeure du poète, berce et end(tit aujnnrdlini de sa ])lainle élej'uelle cette .grande infoi-lunc.

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