‹ Victor Hugo intime [par] Mme. Richard LesclideChapitre 9 sur 41 · L ARRIVEE · texte numérisé non relu

L ARRIVEE

Georges entre en possession de son carré parfait- Nos remords se calment lentement. II nous a semblé voir le jardinier se promener auprès des nouveaux jardins et regarder d'un œil mélancolique réminence produite par Fenfouissement du chou. Peut-être est-ce une idée que nous nous faisons. Rien de tel qu'une mauvaise conscience pour créer des fantômes et des chimères !

Bien que Jeanne déclare se moquer pas mal de ce que dira le jardinier, celui-ci n'est pas un homme que l'on traite à la légère, comme on va le voir.

Quelque temps après notre installation, la maison fut pleine de révolutions de boutons de guêtres dont cet employé prodigieux fut la cause. Il abuse assurément de la protection de M™^ Chenay. Cette excellente personne, ex-surintendante de l'école impériale de Saint-Denis, ne fait que des choses raisonnées, n'a que des amies supérieures et n'emploie que des gens merveilleux. Témoin le jardinier Richard, qui gouverne les serres, les fruits, les fleurs, le jardin potager — et le reste.

Il était venu ce jour-là pour couper le regain du pré.

— Est-ce en effet un bon jardinier? me demanda Victor Hugo. Qu'en pensez-vous?

— Je ne voudrais pas contrarier M^^ Chenay qui a en lui toute confiance, répondis-je.

— Oh! mon Dieu, dit-elle, parlez; c'est le premier jardinier de Guernesev, voilà tout.

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— C'est possible, madame, mais c'est tout de môme un maladroit qui entend singulièrement son métier. Et voici pourquoi...

Alors, j'ai dit pourquoi, en comnienranl })ar la serre et en finissant par les choux.

On s'est expliqué. Voilà comment Pticliard entend le jardinage : il plante des choux, par exemple, puisque ce légume est en cause. Il les fait venir. Quand ils ont pommé, il les coupe, les emporte... et en plante des petits à la place.

Pour le foin, c'est plus fort encore. Il le coupe, l'emporte — et se fait payer sa journée. Et qu'a le propriétaire, en tout ceci? L'agrément, le coup d'œil.

M'"^ Lockroy n'en revenait pas. Elle s'est révoltée, d'autant qu'elle aime les choux, qu'on voyait disparaître comme muscade. On en a coupé pour le soir. M""^ Ghenay s'est désolée, disant que cela changeait les usages du pays. M™° Drouet, qu'elle a séduite, a déclaré qu'il ne fallait pas qu'un Victor Hugo se montrât regardant.

Nous avons dû céder, mais j'ai convoqué les enfants à une grande bataille sur la meule de foin. On s'y est roulé et on y a fait des cabrioles inouïes. On l'a éparpillé aux quatre coins du pré. Le jardinier nous regardait d'un œil consterné. Ah! nous lui avons fait du bel ouvrage. Peu s'en est fallu qu'il abandonnât le regain, si consciencieusement piéliné, mais il s'est montré héroïque et a fait contre mauvaise fortune, bon cœur.

Fit-il pas mieux que de se plaindre '?

CllAinTRE IV HAUTEVILLE-HOUSE

(>c n'est pas sans une profonde émotion que nous abordons ce cliapitre.

Hauteville-House, c'est, en effet, le sanctuaire du dieu.

N'est-ce pas de ce merveilleux cottage que s'envolèrent, après tant d'autres œuvres immortelles, les premiers fragments de cette Légende des Siècles qui n'a son pendant dans aucune littérature ?

Le monde des lettres a cinq âges. Le premier date d'Homère, c'est le balbutiement sublime; le deuxième de Dante, c'est l'éclosion épique; le troisième de Shakespeare, c'est la fatalité tragique et triomphante; le quatrième de Voltaire, c'est la philosophie lumineuse; le cinquième de Victor Hugo, qui possède toute la lyre.

Les chercheurs de quintessence objecteront que Homère ne faisait pas prévoir Dante, Dante, Shakespeare, ni Shakespeare Victor Hugo. Etant donnée cette progression glorieuse, on peut se dé-

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jiiandor ({uols éblouisseiiienls ravcnir réserve aux géiiéralions futures.

Revenons à Hauteville-IIouse, après celte école buissonnière.

On a trop souvent décrit, en accentuant les descriptions par les vigueurs de l'eau-forte ou les richesses de la gravure, la célèbre demeure sortie d'un rêve de poète pour que nous nous perdions dans les détails oiseux.

Nous nous attacherons surtout aux choses à peu près inédites et nous les éclairerons par de simples rappels de couleur.

Allons donc droit devant nous, au hasard des portes ouvertes.

Hauteville-House est une des plus singulières habitations du monde.

Quand Victor Hugo S'en rendit acquéreur, une légende sinistre planait sur la maison. Elle passait pour « visionnée ». Sérieusement. Il y a beaucoup de maisons visionnées à Guernesey, ce qui fait qu'on les a pour presque rien. Bien que la hantise puisse s'expliquer par des causes toutes naturelles, étant donnée la composition du sol, — l'île, en effet, qui n'a pas plus de deux lieues sur trois, est faite d'un immense bloc de granit résonnant qui peut avoir des cavités produisant des échos extraordinaires ou des feux électriques, — • l'exposition des constructions, la proximité de la mer, les effets du gulf stream, qui fait aux îles de la Manche un climat privilégié, personne n'osait loger là.

Bien que miraculeusement situé, vaste et commode à ravir, le cottage était inhabité depuis neuf ans. Un pasteur, qui avait eu l'héroïsme de le louer pour une année, l'avait quitté précipitamment au bout de quelques mois en déclarant que l'endroit n'était pas tenable.

Il y revenait, disait la légende, une femme qui s'était tuée.

C'est cette maison bizarre que Victor Hugo entreprit de transformer. Mais il parle des superstitions qui couraient le pays avec une réserve singulière dans Les TravaUkurs de la mer. Quoi qu'il en soit, il ne lui déplut pas de lutter contre des esprits invisibles. Il ne respecta de l'immeuble que sa façade, d'une rigidité tout anglicane. Le poète-architecte fit de son intérieur un palais enchanté.

Il y travailla pendant trois ans, au bout desquels un chef-d'œuvre sortit de ses mains radieuses.

Vue du dehors, Hauteville-House est d'un aspect quelconque. Mais à peine en a-t-on franchi le seuil que l'éblouissement commence.

Le vestibule, coupé par des boiseries de chêne sculpté et éclairé de vitraux en forme d'œil-debœuf, est plongé dans un demi-jour qui en harmonise les richesses. Des émaux, des porcelaines de toutes provenances, d'un prix inestimable, courent le long des murs, où ils plaquent des tons lumineux. Des reliefs, peints et dorés, représentant les principaux sujets de Notre-Dame de Paris, les couronnent. Sur les portes, des inscriptions se

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détachent en lettres d'or. C'est d'abord le mot de bienvenue : Ave — puis « Aime et crois », et enfin « îMange, marche, prie ». Cette dernière phrase resterait obscure si nous ne lui donnions Texplication qu'elle comporte et qui ravira les occultistes.

Elle est tout entière dans Les Propos de Table de Victor IIuqo; les auteurs la tiennent du Maître lui-même.

A cette époque, racontait le poète, nous vivions dans l'exil, très retirés, insouciants des aboiements dont l'Empire nous poursuivait. (Ui s'occupait fort de tables tournantes et de guéridons parlants.

Je n'avais ni le temps ni le désir d'étudier sérieusement les pliénomènes qu'on interprétait de diverses façons, mais on s'en préoccupait beaucoup autour de moi et nous avions des amis qui entraient en conversation réglée avec nos meubles, lesquels ne manquaient pas d'intelligence.

Un soir, M°^^ Victor Hugo pria son fds Charles, qui passait pour avoir beaucoup de fluide, d'interroger avec elle une petite table d'acajou. Charles s'en défendit sous divers prétextes, s'excusa, et ma femme appela sa fennne de chambre, une fille du pays. C'était une petite paysanne de douze ans environ, orpheline, abandonnée, que nous avions recueillie, et qui était d'un naturel sérieux et farouche. M"'^ Victor Hugo la fit venir auprès du guéridon, pendant que je continuais à travailler à quelque distance. La table était en hu-

meur de causer ; ma femme, encouragée par la bonne volonté du meuble, me pria de lui poser une question.

— Demandez-lui d'abord si elle me répondra, dis-je.

— Oui, fit la table résolument.

— Eh bien, voici ma question : quelle est la fonction de l'homme sur la terre?

Plusieurs amis étaient entrés.

— Pour une question, c'est une jolie question, dit l'un d'eux.

— Qu'en pense la table? demanda Charles. La question lui convient-elle?

— Oui, répondit le meuble.

Et, se prenant à frémir, il frappa cinq coups ce qui, par le numérotage convenu des lettres, représentait un E.

Puis, quatre coups donnèrent un D, et cinq, un nouvel E.

Jusque-là, cela ne voulait pas dire grand-chose, E, D, E.

— E, D, E ?... Est-ce tout ?

— ■ Non, dit le guéridon avec énergie. On poursuivit. Il indiqua successivement les lettres I, après laquelle il eut une pause, puis 0, R, A. Cela faisait EDEIORA, mot qui nous parut d'abord incompréhensible.

— Est-ce la réponse à la question? demandat-on à la table.

— Oui!

— Alais ce n'est pas un mot français ?

— Non.

— Esl-CL' un mot latin?

— Non.

— Plusieurs mots latins?

— Oui.

En effet, le mot se décomposait ainsi : EDE, I, ORA.

C'est à dire : mange, marche, prie.

Cette sentence, Victor Hugo la fit graver sur la porte oïli nous l'avons lue.

J'ajouterai qu'il ne fallait pas trop interroger sur ce sujet le maître de la maison. Il n'aimait pas qu'on essayât d'approfondir la question et il gardait à cet égard une réserve étrange.

Un jour que Richard LescHde lui demandait avec un peu trop d'insistance, peut-être, ce qu'il fallait penser de la réponse du meuble, Victor Hugo, se départant de sa bienveillance habituelle, lui répondit presque brusquement :

— Ce que vous voudrez !

Du vestibule, où nous nous sommes attardés, passons daJis la salle à manger, où les amis du poète se réunissaient deux fois par jour. Cette pièce, pleine de gaieté et de lumière, est revêtue d'une mosaïque en faïence hollandaise du xvn® siècle dont les sujets naïfs étaient un motif d'amusement quotidien.

I^a gravité du logis persiste à' travers ces rayonnements.

L'H du nom du poète :

Les tours de Notre-Dame étaient TH de son nom.

a dit Vacquerie, se détache en relief sur les murs. Des inscriptions en lettres gothiques grimpent sur les corniches, escaladent les frontons des portes et se perchent jusque sur les solives du plafond. Des stalles de chêne, sculptées à hauteur d'homme comme en un chœur de cathédrale, font le tour de la pièce. Elles se relient au fauteuil des Ancêtres, — sella dcfunctorum, — dont une chaîne de fer défend l'accès et où les hôtes invisibles de la maison peuvent, à leur heure, venir s'asseoir sans crainte d'être dérangés.

Le fauteuil ancestral porte cette inscription : « Les absents sont là. »

Dans quelques-unes des stalles sont encadrées de curieuses peintures des xv^ et xvi^ siècles : la fin du seigneur, la fin du prêtre, la fin du soldat.

La cheminée, monumentale, est surmontée d'une Notre-Dame de Bon-Secours, en vieux Rouen, d'une rare beauté, offerte au poète par ]yjme Drouet, et dont Victor Hugo, passé maître en métamorphoses, a fait une Liberté victorieuse^ par le seul prestige d'un quatrain.

Le bambino, le globe en main, ne symbolise plus la divinité, mais l'humanité, grâce à cette inscription en caractères gothiques :

Le peuple est petit, mais il sera grand ; Dans tes bras sacrés, ô mère féconde, O liberté sainte au pas conquérant, Tu portes l'enfant qui porte le monde.

Un vers latin résume la phrase poétique : Libertas populum, populus dum, sustinet orbem.

Plus loin, se déUiclieni des senloiices : « L'oxil, c'est la vie ! » — « L'esprit souille où il veut. » ^ (( L'honneur va où il doit. » — Ce sont là de simples pensées que le poète a tracées comme elles lui sont venues.

En général, la forme poétique a le dessus. Elle fut si naturelle au grand penseur qu'à de rares exceptions ses inspirations se traduisaient en vers.

Nous relevons encore cet alexandrin, traduit de Lucain et rempli d'amertume :

Les dieux sont aux vainqueurs, Caton reste aux vaincus .

Et, au bas de l'horloge, ce distique sur les heures,

empreint d"un sentiment de profonde mélancolie :

Toutes laissent leur trace au corps comme à l'esprit, Toutes blessent, hélas 1 la dernière guérit.

La salle est éclairée par de larges fenêtres, dans le style anglais, ouvertes sur les profondeurs du jardin où surgissent des aloès, des eucalyptus, un laurier gigantesque et toutes les variétés de fuchsias, plante dont Tile semble la lerre natale.

Les fuclisias lleurissent à Guernesey toute l'année, courent en haies le long des chemins, et secouent à toutes les brises leurs clochettes multicolores.

Au milieu du jardin, s'étale un bassin qu'ornent des tètes de dauphins en lerre cuite. Il porte également des inscriptions et on peut lire, en écartant le lierre, d'un coté celte phrase :

« Où est l'cspoii', l;i est la paix » et de l'autre, ce vers, profond :

Immensité, dit l'être ; éternité, dit l'âme !

Mais Tesprit ne peut s'élever éternellement. Des arrêts s'imposent, et même des détentes. La maison du poète avait bien aussi ses heures de gaîté. On y a gardé le souvenir de quelques chansons absolument intimes, parmi lesquelles La Cliamon des Bahuts.

L'originalité de Hauteville-House est due un peu, disons tout, à de merveilleuses boiseries en chêne sculpté, provenant de bahuts anciens presque hors d'usage, que le poète découvrait dans les vieilles maisons de l'île.

Les possesseurs de ces richesses abandonnées, car ils étaient incapables d'en tirer parti, se montraient quelquefois rétifs à la vente. C'est de ces prétentions que naquit un jour La Chanson des Bahuts^ dont nous ne donnerons que deux couplets, par pure révérence.

Le refrain est conçu sur la facture d'une complainte qui eut son heure de célébrité : La Badinguette.

Voici ces couplets inédits :

Amis du dressoir, Voulez-vous savoir Pourquoi les vieux coffres Résistent aux offres Qu'on fait pour pouvoir Un jour les avoir ?

Ah î si j'avais l'or de la reine A Marquand, 1 1)

(1) M. Marquand, dont il sera guesiionplus loin, était un Giieruesiais, ami d'é.vil de Victor Hugo.

J'irais dépenser dans l'arène

De Mars, quand Le soldai vend des bahuts rares

Cent sous d'art, Et je donnerais cent sous d'arrhes

Au soudard.

La plupart des autres couplets finissaient par :

C'est un vieux bahut.

Dansons le chahut !

Cette chanson bizarre renferme les détails les plus ciii'icux et les plus réalistes sur Tétat abominable des coffres que les mains du poète transfiguraient pour les loger chez lui. On y trouve des recherches de style et des rencontres de mots qui rappellent l'époque où, sur les bancs du collège, il faisait des calembours en vers.

Il y a bien encore d'autres chansons parmi lesquelles Turlureile citée dans Les Propos de Table, et dont nous ne pourrions même pas donner ici le refrain gaulois. N'insistons donc point sur les passe-temps du poète en robe de chambre, lesdites chansons n'étant destinées à aucune publicité.

D'ailleurs la sévérité du IMaîlre, ({Liaiid il abordait l'impression, rappelle un trait de son adolescence.

En regard d'une pièce de vers qu'il venait de composer, il écrivait ces mots : « Un honnête hoiiiiiie peut lire tout ce qui n'est pas biffé. »

Et le niui'ccau était biffé tout entier.

Parallèlement à la salle à manger existe une vaste pièce, assez singulière et inhabitée, dont personne n'a parlé. Elle est visionnée. Elle s'éclaire parfois la nuit, et on y entend parler. La cause en est, croit-on, dans un tableau extraordin'aire, appendu à la muraille et qu'on appelle La Favorite. Cette peinture est l'œuvre d'un moine espagnol qui devait être fou. C'est une sorte de Tentation qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Les dames ne l'auraient regardée pour rien au monde et c'est tout juste si Mariette, — naturellement brave, — appelée par son service, osait s'aventurer dans cette pièce. Mais Mariette est une femme ingénieuse et, pour combattre les mauvaises influences sans doute, elle avait eu l'idée de traîner sous le fameux tableau un vieux piano oublié dans un coin, en engageant les enfants à donner des concerts.

Dieu sait le tapage qui résulta de ce conseil I

Jeanne, qui était intrépide, donna à sa poupée des leçons de musique dont l'écho doit vibrer encore. Puis, un jour d'oisiveté, en l'absence de leur mère, Jeanne et Georges, que la fillette était allée chercher pour l'aider dans ses explorations, se mirent en devoir de démonter à coups de marteau le malheureux instrument, qui ne résista pas à cette épreuve.

Nous ne dirons pas le fouet qui couronna cet exploit !

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